Articles de presse Au cœur d'une mêlée adolescente, Antigone impose sa loi à Genève THEATRE. Une troupe d'acteurs professionnels a répété pendant trois mois le classique de Sophocle dans une école, sous les yeux de centaines d'élèves initiés à la scène. Expérience inédite et spectacle percutant. Alexandre Demidoff Jeudi 9 décembre 2004 En coulisses, mardi soir, il a un pic de fièvre comme le matador devant l'arène. Lorenzo Malaguerra, la trentaine très articulée, a beau avoir signé quelques spectacles ces dernières saisons, il pressent le combat à venir. C'est que dans la salle comble du Cycle de la Gradelle à Genève, des adolescents se déchaînent: rires, lazzis. Les lumières se sont éteintes pourtant. La bande-son tourne déjà, inaudible. Et voici qu'Ania Temler, jeune actrice qui prête sa silhouette de roseau sauvage à Antigone, se jette dans le vide, dans une ombre de fond de cale, suivie par Valeria Bertolotto, tremblante dans le rôle d'Ismène, la sœur. Soudain, tout s'arrête: dans l'aula, on ne perd plus un souffle de cette Antigone de Sophocle répétée pendant trois mois sous les yeux de centaines d'élèves, ce qui est en soi exceptionnel. Oui, cette Antigone est unique en Suisse romande. S'ils sont nombreux les spectacles à faire escale dans les écoles, s'il est ordinaire que des classes s'enfièvrent dans les théâtres, les productions professionnelles ne naissent jamais entre quatre murs scolaires. Au départ, il y a une idée des Affaires culturelles du Département de l'instruction publique genevoise: «Nous voulions confronter des élèves aux métiers de la scène, raconte Nadia Keckeis, adjointe au délégué de la culture. Nous voulions démystifier cet art, pour qu'adolescents et adultes se rendent plus facilement dans les salles. Nous avons lancé un concours: quinze metteurs en scène ont postulé. Et nous avons choisi Lorenzo Malaguerra. Quant au type d'établissement à même d'accueillir une production, le cycle s'est imposé avec sa tranche d'âge, 12-15 ans, et sa diversité sociale.» Début septembre, Lorenzo Malaguerra et ses acteurs se mêlent à la cohue juvénile de la Gradelle, forts d'une bourse de 200 000 francs et d'un plan de répétitions de trois mois – six semaines d'habitude dans le circuit. Ils cherchent leur place, rien n'est gagné. «Nous nous méfiions des adolescents, raconte l'acteur-metteur en scène. Quant à eux, pour la plupart, ils se moquaient bien du théâtre. Nous avions en outre fixé la barre haut: Antigone de Sophocle, cela n'a rien de tendance. Au début, certaines répétitions en présence des élèves étaient terribles. Mais nous nous sommes apprivoisés: nous avons construit des liens, à partir des thèmes de la pièce, de l'engagement d'Antigone, de la mort qu'elle affronte. Nos échanges ont été très intenses.» Pendant trois mois, ethnologue, psychanalyste, critique éclairent les enjeux du spectacle devant des assistances captives. Professeur de français et coordinateur de l'opération, Jean-Marc Cuenet dresse ce bilan: «Cette expérience a éduqué aussi bien les enfants que les enseignants et les parents. Des professeurs ont intégré l'événement à leur enseignement. Tous les élèves de septième (12-13 ans) ont lu le mythe d'Œdipe. Près de 500 adolescents ont été impliqués. Mais cette Antigone n'est pas un feu d'artifice: elle doit montrer que le théâtre est un matériau fantastique, à partir duquel moult disciplines peuvent être abordées.» Formation partagée donc. Lorenzo Malaguerra et sa bande ont eux aussi beaucoup appris sur leur métier: «Nous avons travaillé sous influence. Quand on sentait que les élèves ne comprenaient pas un choix, nous cherchions une solution plus concrète. Leurs questions nous ont poussés à construire le spectacle le plus simple, sans chichis, sans concept sophistiqué, dans un rapport humble à l'œuvre et au public.» Théâtre de combat, si on veut, comme dit le metteur en scène. Théâtre généreux surtout, où chaque coup porte. A la sortie, on a même vu des jeunes filles attendre les acteurs en pouffant. Preuve d'un trouble sincère. Antigone, Aula du Collège de la Gradelle, ch. du Pré-du-Couvent 5, Genève. Jusqu'au 17 décembre (Loc. 022/731 49 69). Une tragédie en lignes claires Cinq acteurs s'engagent fougueusement au service d'une machine infernale. Alexandre Demidoff Et soudain, Ania Temler, robe de sable, a jeté un regard de bête traquée sur Julien George, qui prête ses épaules carrées à Créon. La comédienne ne dit presque rien. Tout est joué, parce que telle est la loi de la tragédie hellénique. Et pourtant, tout semble encore possible dans cette Antigone de Sophocle. Ania Temler est l'héroïne qui dit «non» à son oncle Créon, roi de Thèbes. Elle refuse d'admettre que son frère Polynice, «traître à la nation», soit privé de sépulture. A ce moment-là du spectacle efficace et intelligent de Lorenzo Malaguerra, la tension est maximale. Dans un instant, Antigone sera emportée par un soldat et jetée au fond d'une fosse. La lecture de Lorenzo Malaguerra a le grand mérite d'être claire. A l'image de l'espace conçu par Gabrielle Blättler: un mur de mausolée, avec sur toute sa longueur une ouverture en forme de fente. C'est par cette meurtrière que le chœur assiste à l'anéantissement programmé de la famille. Le guet-apens est impitoyable. Tout s'achèvera au fond du trou. Pas d'issue. Juste une machine infernale, comme aurait dit Jean Cocteau, que cinq jeunes acteurs domptent avec talent.