Antigone la rebelle fait ses classes à la Gradelle Paru le Vendredi 03 Décembre 2004 RAPHAËLE BOUCHET Culture THÉÂTRE - On chuchote que l'expérience est unique dans toute la francophonie: depuis septembre, une troupe de théâtre professionnelle a pris ses quartiers dans une école genevoise – le cycle de la Gradelle – où elle répète «Antigone», de Sophocle, en présence des élèves. Le pari? Que les ados goûtent au théâtre en assistant à l'élaboration d'un «vrai» spectacle. La première a lieu ce soir. Reportage. Pour un peu, on entendrait les mouches voler. Dans l'aula de la Gradelle, deux classes de 9e année assistent à l'une des dernières répétitions d'Antigone, de Sophocle. Sur scène, le Soldat s'avance face à Créon, roi de Thèbes. Il s'apprête à lui livrer Antigone, qu'il a surprise en train d'accomplir un rite funéraire sur le corps de son frère, rite que Créon avait strictement interdit. Silence. «Je ne sais plus mon texte», bafouille le comédien Khaled Khouri. Fous rires dans la salle. DE VRAIS «PROS» Depuis trois mois, l'épisode est quotidien à la Gradelle, où le metteur en scène genevois Lorenzo Malaguerra répète avec sa troupe. Sur l'initiative de Jean-Pierre Ballenegger, délégué aux Affaires culturelles du Département de l'instruction publique (DIP), une bourse de 200 000 francs a été attribuée sur concours au jeune metteur en scène pour qu'il crée un spectacle dans une école. «La Gradelle a été choisie parce que, à l'époque, c'était le seul cycle qui possédait l'infrastructure nécessaire à une troupe professionnelle», explique Jean-Marc Cuenet, coordinateur du projet et prof de français passionné de théâtre. «Il ne s'agissait pas de faire participer directement les élèves au spectacle», précise quant à lui Georges Schürch, directeur général du Cycle d'orientation. «Mais bien de leur montrer comment s'élabore un travail artistique professionnel.» Professionnel jusqu'au bout, d'ailleurs, puisque les élèves payeront leur place pour les représentations publiques (du 4 au 17 décembre). Son, lumière, costumes, décor, scénographie, dramaturgie ou jeu, les élèves ont donc découvert toutes les facettes d'un «vrai» spectacle. Sans demeurer passifs pour autant: les élèves d'arts visuels, par exemple, ont dessiné les billets du spectacle. Tandis qu'une multitude d'activités pédagogiques ont été organisées autour d'Antigone: lecture du mythe d'OEdipe, rencontre avec les comédiens, conférences... Mais place au spectacle. Sur scène, Khaled Khouri reprend sa tirade. Lorenzo Malaguerra l'interrompt presque aussitôt: «Tu haches trop tes phrases. Ne fronce pas les sourcils.» Entre Antigone. Orgueilleuse, elle tient tête à Créon, son oncle, qui vient de la condamner à mort. «Comme j'aimerais pas jouer Créon», murmure une élève. La cloche sonne. Les ados se lèvent et sortent en silence. Dans le couloir, les commentaires vont bon train: «Je pensais que c'était plus tranquille d'être comédien», lance Yannick, probablement surpris que l'on puisse reprendre une scène trois ou quatre fois. Aujourd'hui, sa classe est venue du cycle de la Florence pour assister à une répétition. Impressions après cette première expérience? «C'était répétitif», «c'était ennuyeux et rigolo à la fois», entend-on çà et là. Jean-Marc Cuenet anime ce débat improvisé: «Vous avez lu le texte en classe. Mais avez-vous compris où se déroule l'action sur scène?» interroge-t-il. «Dans un palais», ose une élève. «Non, dans un bunker», rectifie un autre. La seconde classe, elle, est habituée des lieux. En septembre, les élèves ont d'abord assisté à une lecture à la table, c'est-à-dire au moment où comédiens et metteur en scène découvrent le texte ensemble. Puis, ils ont vu le spectacle se construire peu à peu, avant d'assister à leur premier filage. Emmanuelle évoque la confrontation entre Créon et le Soldat. «C'était mieux avant, lorsque le Soldat parlait debout sur la table.» M. Cuenet explique: «Il répétait sur la table pour mieux sentir le texte. Maintenant qu'il se l'est approprié, il n'en a plus besoin.» «TROP BIEN FAIT!» La scène avec le Choeur, en revanche, remporte tous les suffrages: les comédiens surgissent du fond de la scène et déclament le texte à l'unisson. «Trop bien fait!» s'exclame l'un des élèves. «C'est vrai, acquiesce un autre. Si quelqu'un récitait tout seul, ce serait ennuyeux. Là, c'est drôle, et le texte est plus facile à comprendre.» Et les comédiens, comment vivent-ils le fait d'être observés en permanence par ces critiques en herbe? Lorenzo Malaguerra reconnaît qu'au début, la troupe était un brin «terrorisée»: «On se disait qu'on allait se retrouver face à des fauves pendant trois mois. En fait, ils ne nous ont pas assimilés à des enseignants. Ils ont été hyper sympas. A midi, on se retrouvait pour jouer au ping-pong.» Même constat pour Julien George, dans le rôle de Créon: «Les élèves ne jugent pas. Ils sont plutôt admiratifs vis-à-vis de notre travail.» Le comédien confie même que «sans les élèves, le spectacle ne serait pas tel qu'il est aujourd'hui». En clair: dès que les élèves relâchaient leur attention, «on sentait qu'il fallait changer quelque chose dans la mise en scène», explique Lorenzo Malaguerra. BIS REPETITA? Au détour d'un couloir, la directrice de la Gradelle, Bernadette Badoud-Volta, confie elle aussi son enthousiasme. Les raisons qui l'ont poussée à accepter «immédiatement» le projet de théâtre en résidence? «L'école se doit d'être ouverte sur la cité. Pour moi, faire connaître les institutions culturelles faisait partie de mes priorités.» En bref, la proposition tombait donc à pic pour la directrice: «Les enjeux du projet complètent très bien ceux de l'école. Et je souhaite vivement que l'expérience se répète.» Interrogé à ce sujet, le directeur général du Cycle d'orientation, M. Schürch, assure que le DIP a bel et bien la «volonté» de remettre l'ouvrage sur le métier. «On pourrait même imaginer que d'autres arts soient mis en résidence dans des écoles. La peinture ou la musique, par exemple.» Prudent, il glisse un petit bémol: «Bien sûr, le nerf de la guerre, c'est l'argent.» Aula du cycle de la Gradelle, ch. du Pré-du-Couvent 5, Chêne-Bougeries. Jusqu'au 17 décembre. Ma, ve et sa à 20h, me et je à 19h, di à 18h, lu relâche. Rens: 022 731 49 69. _________________________________________________________ PAS SEXY, LE THÉÂTRE ANTIQUE? Pas facile, pour un metteur en scène, de choisir un texte susceptible de plaire à des adolescents. Au départ, Lorenzo Malaguerra pensait proposer quelque chose «de sexy, de contemporain, qui parle directement d'eux». Il y réfléchit avec les comédiens. «On s'est dit qu'il fallait peut-être revenir aux origines. Et trouver un texte qui raconte l'émergence du théâtre.» L'heureuse élue est une tragédie de Sophocle, Antigone. Un choix finalement pas si éloigné des intentions premières du metteur en scène: «Antigone est la figure de la rebelle, de l'adolescente un peu terroriste. La pièce évoque ce monde bouillonnant qu'est l'adolescence.» Mais le pari s'annonce risqué: le texte est réputé difficile pour des jeunes entre 12 et 15 ans. LA FACE CACHÉE DES ÉLÈVES Enseignante de français, Anne Zubler confirme: «C'est vrai, j'avais quelques craintes au début. Mais j'ai lu une version narrativisée du texte à mes élèves et ils ont adoré. Les 7es ont même demandé à lire la pièce de Sophocle!» A entendre les profs, l'engouement des élèves s'explique notamment par la modernité du texte: «Les thèmes de la pièce font écho à des problématiques actuelles: l'autorité, la rébellion, les conflits entre les générations...» analyse Mme Zubler. Qui poursuit: «Certains ont même été captivés par les aspects morbides de l'histoire, par ce corps que les oiseaux s'apprêtent à dévorer.» Pour Isabelle Ybarra, professeure de français et d'allemand, l'expérience d'Antigone a parfois révélé la face cachée des élèves: «Je leur ai fait jouer certaines scènes en classe. Tout à coup, les grandes gueules s'écrasent, et les timides se révèlent...» Et de raconter qu'une de ses élèves en difficulté a dévoré la pièce d'une traite: «Elle a totalement identifié sa révolte à celle d'Antigone.» Pour sa part, Lorenzo Malaguerra constate que «c'est Créon qui fascine le plus les élèves, dans le bien comme dans le mal». Le comédien Julien George aurait d'ailleurs reçu «beaucoup de demandes d'autographe»... «Non, rectifie l'intéressé, je crois vraiment que les élèves se sentent plus proches d'Antigone. Mais c'est vrai que Créon est un personnage impressionnant, un chef militaire avec de grosses rangers. Et puis, sur scène, il y a des moments intenses, où il élève la voix, où il hurle, même.» MISSION ACCOMPLIE Au-delà de son personnage, Julien George estime surtout que les élèves ont appris à aimer une pièce qu'ils jugeaient a priori ennuyeuse. Mission accomplie pour la troupe, donc, puisque Lorenzo Malaguerra comptait précisément montrer comment un texte «prend vie» sur une scène: «A l'école, la littérature est abordée de manière très intellectuelle. Nous avons voulu y mettre de l'émotion.» Quant à Jean-Marc Cuenet, il est enchanté de l'engouement des élèves pour Antigone: nombre d'entre eux sont allés assister d'eux-mêmes aux répétitions pendant leur pause de midi. Et les profs? «Il y a eu deux vagues d'enseignants, explique M. Cuenet. Ceux qui étaient convaincus dès le départ, et ceux, plus réticents, qui ont été entraînés par leurs élèves!» Isabelle Ybarra est de ceux-là. «J'ai compris qu'Antigone avait un réel écho auprès des élèves, précise-t-elle. Cela m'a décidée à me joindre au projet.» A l'inverse, Marina Anselem, prof de maths, y a tout de suite adhéré: «J'enseigne depuis longtemps dans des classes de B, moins perméables à la culture. Si on propose aux élèves de sortir un soir, ils sont rarement d'accord. Là, on avait tout sur place. Et chaque fois que nous avons assisté à une répétition, c'était extraordinaire.» Jean-Marc Cuenet se plaît à le répéter: le projet se devait de «susciter le désir» chez les élèves et les enseignants. L'aventure s'arrêtera le 17 décembre. L'intarissable coordinateur a-t-il un voeu pour la suite? «Que les profs emmènent leurs élèves au théâtre.» RAPHAËLE BOUCHET
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