Bourse du Département de l'Instruction Publique
LE TROISIEME SPECTACLE
©Bill Viola - Fire Woman
Un Triptyque sur la passion amoureuse
Introduction En tant que metteur en scène, Antigone, de Sophocle et L’Echange, de Claudel ont constitué mes premières rencontres avec les « Classiques ». Ce furent des moments de grande intensité, aussi bien en répétition avec les acteurs que dans le partage de cette intensité avec le public. J’ai été véritablement happé par ces écritures puissantes, par ces grands textes qui mettent en jeu des émotions essentielles, brûlantes, universelles. Grands parce qu’ils parviennent à être si proches de nos vies intimes. Ecrits hier, ils agissent toujours ici et maintenant. Ces pièces ont donné naissance à des spectacles qui incarnent l’esprit dans lequel j’entends conduire le travail à l’avenir. Il y a dans ces textes une urgence qui me touche et me fascine. Les personnages sont à un moment extrême de leur vie. Ils se sont engagés sur un chemin qui peut à tout instant signifier leur mort alors que rien ne les prépare à vivre une telle situation. Ils sont le jouet de forces qui les dépassent complètement, des forces qu’aucune autre force ne peut contrarier. Ces personnages sont habités par une passion, idéologique, existentielle, amoureuse : ils franchissent une frontière invisible au-delà de laquelle ils ne sont plus maîtres d’eux-mêmes. Et c’est là, à l’endroit où ces pièces nous emmènent de gré ou de force, que le théâtre me passionne. Il faut aller explorer en soi des zones troubles, sombres, angoissantes. Il faut pouvoir se perdre quand on joue, aller vers toujours plus de sincérité et de vérité dans l’expression des émotions. C’est au prix de cette fragilité que le spectacle peut toucher, imprimer de l’émotion chez le spectateur. Voilà les termes de mon engagement artistique. Dans le sens où je l’entends, le théâtre est intrinsèquement lié à la vie. Il est une voie dans la connaissance de soi, un moyen parmi d’autres de se relier à sa propre intimité. Le théâtre fait apparaître des obsessions, rend visible le monde intérieur et fantasmatique. Je ne saurai dire à quel point le théâtre fait écho aux événements de l’existence, aux peines, aux joies, aux amours. Il y a là une espèce de vertige qui se crée entre la scène et la vie, vertige conscient bien sûr, où les expériences théâtrale et existentielle se répondent l’une à l’autre dans une danse fascinante. Le choix de la passion amoureuse est, dans ce contexte, tout sauf innocent. Des circonstances de vie, un accident, le décès d’un ami proche sont le moteur intime de ce projet. La passion amoureuse nous rapproche de la mort, c’est une évidence. Dans les pages qui suivent, c’est aussi la passion comme affirmation de la vie qui est mise en avant : passion de jouer, passion de mettre en scène, passion de partager des émotions essentielles avec une assemblée. Le projet Au cours de ces trois années, mon projet est de travailler à un triptyque sur la passion amoureuse. Trois spectacles qui seront liés l’un à l’autre par la passion amoureuse et dont l’ensemble formera un grand tableau sur cette émotion extrême. J’utilise volontairement le terme de triptyque parce que la passion nous rapproche du sacré, de l’idée qu’existent des émotions profondes qui nous sont communes à tous. Voilà ce qui m’intéresse plus que tout au théâtre : le partage avec le public d’émotions dans lesquelles chacun peut se retrouver. Le théâtre est peut-être un des derniers lieux où la notion de communauté et d’appartenance à une identité commune peut exister. Dans ce sens du partage, la passion amoureuse dépasse la thématique. Ce qu’il s’agit de remporter, c’est que la passion se transmette au public, qu’il soit touché, ému, surpris par ce qu’il voit sur scène. Il faut que le spectacle enflamme le spectateur en le touchant dans sa propre vie. A l’exemple de ces adolescentes qui, après être venues avec leurs classes assister à une représentation de L’Echange, sont revenues voir le spectacle à deux reprises pour emmener avec elles leurs meilleures amies. Leur plaisir, nous ont-elles dit, était de voir un spectacle qui les fasse pleurer, qui les touche à un endroit où elles ne s’attendaient pas à être touchées. Immense plaisir et reconnaissance que de recevoir des témoignages qui proviennent de l’intimité des spectateurs. J’y trouve la beauté de faire ce métier et cela me donne la force et l’envie de poursuivre sur ce chemin. Voici les pièces qui composeront ce triptyque : Roméo et Juliette (Shakespeare) ; La Seconde Surprise de l’amour (Marivaux) ; L’Amour de Phède (Sarah Kane). Trois pièces qui sont réunies sous le sceau de la même incandescence : la sublime passion de Roméo et Juliette ; la passion née de la douleur du deuil chez Marivaux ; la passion bafouée de la Phèdre de Kane. A chaque fois, des héros qui se brûlent, qui sont poussés dans leurs derniers retranchements et dont l’issue, ou l’origine chez Marivaux, est la mort. Chez Sarah Kane, on assiste même à un véritable carnage final, où le désir (bien plus que l’amour) conduit irrémédiablement au meurtre et au suicide. De façon comparable, Shakespeare montre que la passion amoureuse, loin de réunir les êtres, déchaîne des forces souterraines qui ont des conséquences funestes, aussi bien pour la société des hommes que pour le cosmos: « le soleil, de douleur, ne se montre pas », dit le Prince après la mort des amants. Chez Marivaux, la pièce commence là où finissent les deux autres : par la disparition de l’être aimé. Le Chevalier et la Marquise viennent de perdre leurs conjoints, le mari de l’une étant mort, la promise de l’autre étant partie au couvent. Ils vivent un terrible deuil amoureux. Et c’est sur les décombres de leur tristesse commune que va naître leur amour. On peut tisser entre ces trois pièces une multitude de liens, de points de convergence qui enrichissent la lecture de chacune d’entre elles. Et pourtant, malgré leur intime proximité, ces trois pièces nous plongent dans des esthétiques radicalement différentes l’une de l’autre. Roméo et Juliette est construite en plans successifs (on dirait aujourd’hui que cette pièce est cinématographique), dans une Vérone rêvée qui permet à l’imaginaire scénique de se développer très librement. La Seconde Surprise se déroule sur le plateau du théâtre à proprement parler afin de concentrer toute l’attention du spectateur sur la mécanique amoureuse. L’Amour de Phèdre est construite en tableaux d’une grande force picturale : une chambre jonchée de détritus, une cellule de prison, un bûcher funéraire sur lequel descendent des vautours. C’est là également un des enjeux du projet : développer des esthétiques fortes, radicales, différentes, qui, à l’image du jeu, doivent marquer au fer rouge l’âme du spectateur. Le rapport aux élèves et au public C’est en obtenant, en 2004, la bourse du DIP pour une résidence de mise en scène au cycle de la Gradelle que j’ai véritablement commencé à saisir l’importance du théâtre dans son rôle de rassembleur. Je m’explique. Il s’agissait alors de répéter durant trois mois un spectacle professionnel dans l’aula du cycle de la Gradelle avec la présence quasi permanente des élèves qui assistaient au travail. Nous avions choisi de monter Antigone, de Sophocle, pièce à priori difficile pour des élèves de cet âge mais dont les thèmes pouvaient les toucher : le rapport à l’autorité, le lien familial, le rapport à la mort, etc. Dès les premières répétitions, nous avons compris, les comédiens et moi, que nous ne pouvions nous contenter de répéter comme nous le ferions dans l’intimité confortable d’une salle. Nous devions, d’une façon ou d’une autre, aller les chercher, les intéresser à ce qu’ils étaient en train de voir. Et le seul moyen d’y parvenir était, dès les premiers jours, de hisser le jeu au niveau émotionnel. Il fallait leur montrer en direct ce que représentait la douleur d’Antigone pour l’actrice qui jouait le personnage, la folie de Créon qui venait de perdre son fils et sa femme, la peur du soldat qui annonçait la mauvaise nouvelle. En un mot, leur montrer que la tragédie est proche de nous, qu’elle met en jeu des émotions essentielles que nous ressentons encore aujourd’hui. C’est à ce prix que nous obtenions des moments de grâce entre le plateau et le public, et cela a été une grande leçon de travail pour nous tous. J’ai été fortement marqué par cette aventure et je constate qu’elle a changé ma façon de travailler par la suite. Je dois beaucoup à l’expérience d’Antigone et à l’immédiate exigence des élèves. Concrètement, je profiterai de ce contrat de confiance pour approfondir la collaboration avec les cycles, les collèges et écoles professionnelles du canton (je pense aux élèves des arts décoratifs, notamment, avec lesquels nous avons travaillé lors de la reprise d’Antigone, en 2006 au Théâtre du Loup). Grâce au fort impact d’Antigone dans les écoles, nous avons noué de nombreux contacts et des liens de confiance forts avec les enseignants de tout le canton et au-delà. Nous pouvons vraiment nous appuyer sur cette expérience pour les prochains spectacles. La collaboration peut passer par des répétitions ouvertes aux classes, des interventions de toute l’équipe artistique (comédiens, scénographe, éclairagiste, costumier, etc.) dans les classes, l’invitation de conférenciers qui aborderaient l’un ou l’autre thème des pièces travaillées (ce que nous avions fait à la Gradelle avec, parmi d’autres, la remarquable intervention de Bernard Crettaz sur notre rapport contemporain à la mort), l’exposition de travaux d’élèves stylistes et graphistes dans l’enceinte du Théâtre (on peut aussi envisager une collaboration au spectacle lui-même dans le cadre de stages avec la costumière, la scénographe ou la graphiste). Dans le domaine des liens entre théâtre et école, tout est à expérimenter avec les élèves, tout est à inventer avec le corps enseignant. Le rapport aux élèves durant le travail sur Antigone a été formateur pour le rapport au public en général. C’est comprendre que le temps de la représentation est un temps de la réunion, où les différences d’âge, de classes, d’éducation s’estompent. C’est essayer de faire du spectacle une cérémonie festive, un moment de rassemblement autour d’émotions essentielles. C’est transmettre au public l’urgence qu’il y a à raconter telle histoire plutôt que telle autre. C’est faire du spectacle un moment d’évidence. Toute l’équipe artistique est rassemblée autour de ces valeurs. L’équipe artistique Pour ce projet, j’ai vais m’entourer à la fois de collaborateurs fidèles et de nouvelles personnes qui vont renouveler et enrichir le travail. La réussite d’un spectacle dépend de tellement de paramètres qu’il est absolument essentiel de constituer une équipe artistique de grande qualité où chaque personne est à la bonne place pour le bon spectacle. Mon rôle est de former cette équipe en fonction de la nature du spectacle et de favoriser une collaboration horizontale entre tous les membres de l’équipe, qu’ils soient scénographe, comédiens, éclairagiste, etc. Le spectacle est le résultat d’un dialogue permanent et ouvert entre les collaborateurs et moi-même, où le débat est encouragé pour favoriser les meilleurs choix artistiques. C’est de cette façon que je parviens le mieux à travailler. Pour Roméo et Juliette (le spectacle est programmé en 08/09 au Théâtre du Loup), une nouvelle traduction est en cours : j’ai demandé à Yves Sarda, traducteur et dramaturge, de s’en charger. Le but étant de trouver de meilleures équivalences entre l’anglais et le français, à la fois au niveau des sonorités et d’une langue qui serve le jeu. L’esprit de cette nouvelle traduction est dans la ligne de mon travail : une langue poétique qui soit un appui pour les acteurs. Autre poste important à pourvoir : une/un chargé de diffusion des spectacles (des auditions sont en cours). Le cahier des charges comprend la prise de contact avec les directions de Théâtre, la vente des spectacles et l’administration de tournée. L’ambition de la compagnie est de se donner les moyens de diffuser les spectacles dans les Théâtres de la région, de nouer des contacts beaucoup plus étroits avec les institutions théâtrales, de susciter les coproductions, de devenir un véritable acteur de la vie théâtrale romande dans le but de toucher un plus large public. Ce triptyque passionnel en est l’occasion rêvée. En ce qui concerne les autres collaborateurs, je vais poursuivre le travail avec Gabrielle Blättler pour la scénographie (contacts en cours avec Sylvie Kleiber, scénographe talentueuse, pour Roméo et Juliette), Maria Galvez pour les costumes, Yann Gioria pour le son, Rinaldo del Boca, Jean-Michel Carrat et Laurent Junod (nouveau) pour les lumière et bien sûr Ania Temler, à la fois comédienne et ma plus proche collaboratrice artistique. L’histoire de la compagnie repose sur des fidélités artistiques. Mon objectif est de renforcer cette équipe, de l’affiner encore afin d’améliorer sa qualité et son équilibre. Je crois à l’importance de la durée pour que chacun apprenne à connaître le travail de l’autre et parvienne à se situer dans un ensemble choral. C’est d’autant plus important pour une compagnie où les distributions d’acteurs sont à chaque fois différentes (même si, là aussi, existent des fidélités). La pérennité de l’équipe artistique permet d’accueillir les comédiens dans la confiance, à l’intérieur d’un cadre solide. Lorenzo Malaguerra Printemps 2007
PROJETS DE LA COMPAGNIE