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Monsieur Klebs et Rozalie nous mènent au paradis La première création théâtrale de la saison de l'Orangerie est un pur délice THIERRY MERTENAT Pour une fois, le décor du spectacle fera plaisir aux jardiniers municipaux qui, chaque été, doivent abandonner aux comédiens leur précieuse Orangerie. Edmond Vullioud, alias Monsieur Klebs, a comme eux la main verte. Pépiniériste de son état, il évolue dans une serre en chantier, flanquée de deux plans de travail botaniques sur lesquels s'alignent des plantes fraîchement repiquées. L'ordinaire horticole en somme, n'était la présence au milieu de l'espace d'une cuve sur roulettes de 500 litres d'eau tempérée. A quoi peut bien servir cet accessoire incongru que le spectateur découvre en entrant? A baigner «l'olivier de Bohème» ou le «rhododendron des montagnes»? Non, plus poétiquement, à tenir immergé le corps d'une femme nénuphar dont le visage à fleur d'eau fixe les premiers rangs.A découvrir ainsi, fasciné, son regard de batracien, on se dit que la jeune actrice Hélène Hudovernik a dû, en répétition, étudier de près le comportement du crapaud qui coasse dans la mare d'à côté. Beauté amphibie et délire faustien. Mais cette beauté amphibie est bien plus qu'une trouvaille de mise en scène. En théâtralisant d'entrée la machine robotisée qu'Obaldia prénomme Rozalie, Lorenzo Malaguerra donne de la chair au délire faustien, le rajeunit (il en avait besoin!), tout en lui permettant de prendre langue avec son auteur, lequel ne tarde pas à se convaincre qu'il y a bel et bien «une femme là-dedans». Car même si, entre deux semis et deux prises de chlorophylle, Klebs se comporte en savant fou, il ne renonce pas pour autant à son humaine imagination. Et puis surtout, Rozalie fait montre d'une énergie débordante pour secouer la matière pensante de son géniteur. Sa piscine portative ne tarde pas à être en crue, l'élément liquide célébrant par avance les noces de la tête et du ventre. Coursive en cul-de-sac Mais c'est au sec que les deux personnages finissent par tomber dans les bras l'un de l'autre, sur fond de scène de ménage réconciliatrice. Edmond Vullioud, allumé et irrésistible, cède devant les assauts de sa créature, après avoir tenté une dernière fois de filer, lui et ses équations parallèles, sur une coursive en cul-de-sac. Hélène Hudovernik l'attend au bas de l'échelle. Son appétit de théâtre est tel qu'il réveille chez son aîné un plaisir du jeu émoussé par de trop longues et solitaires années carougeoises. Balayette pop et détestable conifère Ces deux-là ne font pas que prendre leur bain ensemble: ils dialoguent à hauteur de visage et de tripes, se renvoient les répliques comme on se jette un seau d'eau à la figure. C'est physique, drôle, intelligent. Résultat: la parole incroyablement mobile d'Obaldia gagne encore en liberté. Comme l'interprétation de Josette Chanel qui, par deux fois, se lâche et nous ravit, maniant d'une main la balayette pop, de l'autre la détestation du conifère. Au terme de la représentation, le monde paraît plus vif, plus direct, plus joyeux et l'on se persuade que les plantes de la scénographe-paysagiste Gabrielle Blättler, éclairées par Jean- Michel Carrat, ont poussé de dix centimètres supplémentaires en moins de 80 minutes d'arrosage théâtral. «Des choses graves et inquiétantes» Lors de la création de la pièce en 1975 au Théâtre de l'OEuvre à Paris, la Rozalie de Monsieur Klebs n'était pas plongée jusqu'au cou dans un bac rempli d'eau. Michel Bouquet évoluait dans une sorte de réduit aménagé à la diable. Et l'ordinateur d'où émergeait un visage de femme recyclait à sa manière loufoque les indications de l'auteur: «Etrange machine, comme fabriquée de bric et de broc - charpente de bois mêlé au métal, tuyaux, soufflerie.»Pareille description laisse libre cours à l'imagination du metteur en scène et de ses interprètes. «Nous avons envisagé plusieurs décors possibles durant les répétitions», raconte celle qui, chaque soir, prend son bain en public. «L'idée de départ était plus beckettienne, précise Hélène Hudovernik: un tas de terre et une fleur plantée au milieu. On aurait vu Monsieur Klebs en train de l'arroser et d'arracher les mauvaises herbes. Puis, peu à peu, l'idée de l'eau s'est imposée dans le travail, comme un élément à la fois matriciel, sensuel, mais également dangereux. On peut se noyer dans cet espace liquide et la sirène qui s'en échappe finit par tuer à la fin de la représentation.» Même si le talent de l'ancienne élève de l'Ecole supérieure d'art dramatique, aujourd'hui âgée de 24 ans, éclate dans le registre comique, il donne aussi aux spectateurs comblés l'envie de la retrouver dans d'autres emplois. «D'ailleurs la pièce d'Obaldia n'est pas qu'une comédie. A force de l'explorer dans la détente et l'amusement, on y a découvert des choses graves et inquiétantes.» Mettons alors que certaines inquiétudes humaines sont plus agréables à partager sur la scène de l'Orangerie.