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Don Juan se tient aux Salons en rêvant d'un grand théâtre La rue Bartholoni accueille la meilleure des relèves dans un spectacle ambitieux THIERRY MERTENAT Si le Don Juan de Molière se retrouve régulièrement à l'affiche, celui de Max Frisch, «aspirant aux joies viriles de la géométrie», n'intéresse guère nos metteurs en scène. Michel Soutter est le dernier à l'avoir monté à Genève. C'était il y a vingt ans, sur le plateau de la Comédie, dans un décor de Roland Deville qui s'effaçait en demi-cercle devant la présence corpulente de Jean-Pierre Malo. L'acteur passait plus de temps à se citer lui-même qu'à donner la réplique à ses partenaires. Son nom reste dans les mémoires comme un souvenir de théâtre encombrant et très inachevé. Le moment était donc venu de réserver un meilleur sort scénique à cet écrasant rôle-titre, en commençant par le délier du nombril de son interprète pour lui donner une chance d'exister au milieu des nombreux personnages qui l'entourent. C'est chose deux fois faite depuis une semaine aux Salons. Le héros paradoxal que l'auteur alémanique réinvente au début des années 50 à partir des chutes du mythe éternel, porte aujourd'hui les traits exacts de Felipe Castro. Le jeune acteur a le physique et l'intelligence de l'emploi. Son corps harmonieux occupe le plateau à la manière d'un arpenteur des espaces finis avant de se heurter au constat que d'autres ont fait avant lui. Le théâtre reste un art foncièrement inexact, un piège à premier de classe, une souricière à sentiments. Culot et générosité Epaulé par Julien George, Lorenzo Malaguerra règle ce heurt annoncé en demandant à l'ensemble de la distribution de mettre du jeu dans la contrariété. Les 15 comédiens s'acquittent de cette tâche éminemment joyeuse avec beaucoup de culot et de générosité, certains poussant le zèle - on pense en particulier à David Gobet, Anne-Shlomit Deonna et Nicole Bachmann - jusqu'à serrer la fable entre leurs mains comme on presse un citron gorgé de théâtralité. Cette détermination de bout en bout complice étonne au terme d'un saison laborieuse, qui aura surtout composé avec les énergies mercenaires, en oubliant de nous faire rêver à l'esprit de troupe cher à des artistes accomplis comme Hourdin ou Wenzel. Malaguerra, responsable de ce plaisir partagé, n'a rien pour autant d'un rêveur. «J'ai conçu ce spectacle en réunissant une dernière fois ceux et celles avec qui j'ai travaillé depuis l'époque, récente, du Conservatoire. C'est un peu si l'on veut le bilan ludique de mes premières expériences de mise en scène. Pour parfaire mon apprentissage, le passage à une grande distribution s'imposait», commente celui qui ne se considère pas comme un chef de bande. «La notion de compagnie n'est utile à mes yeux que pour finaliser une demande de subvention», ajoute l'ancien géographe, devenu comédien sur le tard. A 30 ans, il sait ce qu'il en coûte pour mener à terme ce genre de projet. Ses acteurs aussi qui ont répété pendant dix semaines pour un salaire de 4000 francs et qui jouent chaque soir à la recette dans un lieu gracieusement mis à disposition par son directeur Gabriel Baroz. Un espace trop chiche Le talent, ici, n'est pas monnayable, même s'il réalise d'étonnants miracles, à l'exemple de la vingtaine de costumes entièrement dessinés et réalisés par le jeune styliste Emmanuel Coissy, 22 ans à peine. On aimerait alors que le Théâtre des Salons se montre à son tour miraculeux et qu'il s'agrandisse pour offrir à cette troupe éphémère incarnant la plus belle des relèves un espace à la mesure de son expressivité débordante. Ce Don Juan aurait sans doute mieux exprimé son amour de la géométrie s'il avait pu, collectivement, lui exprimer sa flamme au Loup ou au Grütli. Ce n'est, espérons-le, que partie remise.