Articles de presse La petite musique de Duras vibre au Grütli La photo date du début des années 30. Marguerite Duras et sa mère posent sur la terrasse de leur maison à Sadec, dans le delta du Mékong. Le visage de la mère, on ne le voit pas. Un halo lumineux en a estompé jusqu'aux contours. Dans Savannah Bay, on assiste un peu au même phénomène. Sauf que là, c'est la mer qui efface les souvenirs, ou plutôt les disloque avant de jeter les débris sur la grève. Marguerite Duras a écrit Savannah Bay un demi-siècle après le cliché de la maison Sadec. Ce qui s'enfuit, qui meurt, elle le connaît, elle en saisit la forme dans ce qui perdure, la parole nourrie de silence. Une mort tragique Dans le texte original, on devine seulement la relation qui unit les deux personnages de l'histoire, Madeleine et la jeune femme, mais toutes les hypothèses sont envisageables. Dans la version choisie par Lorenzo Malaguerra, plus proche de la pièce telle que créée en 1983 au Théâtre du Rond-Point, les choses semblent plus claires. Tout indique que la vieille dame, qui fut naguère comédienne, est la grand-mère de la jeune femme. Au-delà d'un probable lien du sang, ce qui les relie, c'est un suicide. Une femme s'est noyée autrefois, quelque part au Siam, qui était la fille de l'une et la mère de l'autre. Voilà pourquoi la seconde ne cesse de harceler la première: pour qu'elle lui raconte, encore et encore, ce suicide. Et, qu'elle évoque, dans un même élan désespéré, l'amour fou qui en légitime le choix. On peut cependant s'appeler Madeleine et être réfractaire aux souvenirs. A cause de la douleur, oui, sans doute. Mais peut-être aussi parce qu'une vie est là et qu'elle n'a été rendue possible qu'au prix de cette mort tragique. Des muscles et du sang La pièce de Marguerite Duras n'est qu'ouverture. Un lieu de flux et de reflux que la très belle scénographie de Gabrielle Blättler, des vagues de toile bleue suspendues aux cintres, rend plus mouvant encore. On n'y avance pas dans la connaissance. On s'immerge plutôt, tout comme les personnages dont la parenté avec la noyée s'affirme à plus d'un titre. Monique Mani incarne Madeleine. Elle ne la «joue» pas. «Le jeu enlève au texte, il ne lui apporte rien, c'est le contraire, il enlève de la présence au texte, de la profondeur, des muscles, du sang», écrivait Marguerite Duras dans La vie matérielle. Monique Mani est tout en muscles, en chair, en mots prenant corps et le moindre de ses regards témoigne de cette pesanteur organique. Surtout, elle apporte sa musique, qui est tout autant une interprétation qu'une restitution de celle de Duras. Elle en partage l'esprit sinon la lettre, en parfait décalage d'avec un monde trop avéré. Elle est magnifique, Monique Mati. Plus classique, le jeu de Virginie Meisterhans est moins propice à un engagement de cette sorte. La comédienne s'astreint à une ponctuation qui, bien qu'habile, entrave le chant libre du texte. C'est une autre partition, moins durassienne, que la sienne. C'est finalement quand elle s'approprie le rôle de l'homme, dans une réinterprétation de ce qui s'est joué ce jour-là à Savannah Bay, qu'elle trouve le ton le plus juste. Reste que Lorenzo Malaguerra, assisté à la dramaturgie par Eva Cousido, relève le défi avec beaucoup de pertinence. Sa mise en scène, subtile, se garde de toute incursion hasardeuse. Elle donne à voir, simplement, l'extraordinaire pulsation d'une écriture qui est avant tout un acte de vie. Lionel Chiuch