Articles de presse
Soliloque poignant à Artamis La fièvre de Koltès à Genève II dégouline, Olivier Yglesias. De sueur et de poésie. De générosité et de pugnacité. Olivier Yglesias, 27 ans, vient de se lancer dans La Nuit juste avant les forêts , lettre ouverte à l'inconnu du coin de la rue, demande d'amour jetée dans le vent de la ville et signée Bernard-Marie Koltès. Le comédien s'échappe ainsi en solitaire sur le béton de la Halle 52 à Genève, dirigé dans ce texte labyrinthique par Lorenzo Malaguerra, metteur en scène qui à l'art de mettre le pied à l'étrier à ses acteurs. Son sens aigu de la rupture de ton, l'engagement de son interprète surtout, restituent à cette Nuit toute en ligne de fuite son évidence théâtrale. Ce n'est pas le moindre mérite de l'affaire. Oeuvre casse-cou Une observation d'abord. La Nuit est l'une des oeuvres les plus casse-cou de Koltès, auteur culte de Dans la Solitude des champs de coton. C'est une épreuve qui exige de son interprète la détente du nageur sur son plongeoir et le souffle du grimpeur dans le col de la Furka. Le profil du parcours? Une seule phrase de soixante pages, un paquet d'incises et autant d'échappées sur des terrains vagues et imaginaires. Un jet continu donc avec ses nids de poule et ses raidillons pour dire la solitude de l'étranger, la quête éperdue d'un frère ou d'un amant, le désir de fuir à deux les fauves de la ville. Déambulation, donc? Oui. Sauf qu'Olivier Yglesias fonce dans la nuit, collé à sa chaise. Ce parti pris est efficace: il évacue toute tentation naturaliste (style sauvageon vociférant dans un entrepôt désaffecté), il indique surtout que le périple est d'abord poétique et qu'il y a dans ce feu verbal continu un enjeu de vie et de mort. C'est que le « soliloqueur » aspire à dire quelque chose qui lui échappe et que le langage, soudain démasqué, ne saurait saisir. Jouer assis revient donc à suggérer l'élan (la soif de fraternité) et l'obstacle qui l'empêche de s'accomplir. Chahuté par ces courants antagonistes, Olivier Yglesias frise souvent le K.-O. sur sa chaise (le texte ne pardonne aucune faiblesse), mais ne cède pas. Cette Nuit qu'il prépare depuis un an est la sienne. Et il a le talent de la faire partager. Alexandre Demidoff