Spectacles précédents Entretien le vertige de Savannah Bay par Lorenzo Malaguerra et Eva Cousido EVA COUSIDO. Savannah Bay, c'est vertigineux. Déroutant. Duras semble livrer ici un manifeste très personnel sur le théâtre. Ce n'est pas étonnant que la vieille dame, Madeleine, soit comédienne. Sur scène, aucune action. En revanche, tout passe par la parole, par ce que les deux personnages se racontent. En plus, la mémoire disloquée de Madeleine fait qu'un rituel s'installe entre elle et la Jeune Femme: celle-ci lui rend visite quotidiennement, et rituellement elles se racontent la même histoire, comme si c'était la première fois. Mais ça, c'est justement ce que devrait pouvoir faire un comédien: chaque soir, réinventer les gestes répétés et appris. Alors comment monter ce texte sans tomber dans quelque chose de totalement abstrait, d'irreprésentable? Où se situe la représentation de Savannah Bay? LORENZO MALAGUERRA. C'est vrai. Savannah Bay, c'est une réflexion sur le théâtre par le théâtre. Mais entre la Jeune Femme et Madeleine, il se passe quelque chose de très concret. Elles sont unies par une histoire, par un passé commun, par une relation d'amour. Tout au long de la pièce, elles ressentent des émotions, elles les vivent. Ces émotions sont liées à cette histoire qu'elles partagent et qu'elles se racontent. Il y a une situation de jeu posée d'emblée: la Jeune Femme vient chez Madeleine et lui pose des questions. Elle mène Madeleine à reconstituer sa mémoire en loques. Autre situation: celle des amants, dont les deux personnages inventent et rejouent l'histoire. C'est très concret, ça aussi. Je crois que le danger de ce texte, c'est soit de tomber dans l'anecdotique, en identifiant le décor à un EMS, par exemple, et Madeleine à une vieille grabataire; soit de complètement dématérialiser le jeu et l'espace, ne faire plus que parler du théâtre en oubliant qu'une expérience émotionnelle et sensible se déroule sur scène. Duras est un auteur qui tend à réconcilier le sensible et l'intellect, c'est par le sensible qu'elle nous amène à réfléchir sur l'art et le monde. E.C. C'est surtout la première scène qui déstabilise. On a peu de repères, on ne sait pas qui sont ces femmes, on ne sait pas dans quel espace on se trouve, si Madeleine est la grand-mère de la Jeune Femme ou pas. D'ailleurs, à ce propos, dans la première version, l'auteur disait elle-même qu'elle ne savait pas si la Jeune Femme était la fille de la fille morte de Madeleine, mais qu'elle le pensait... !! L.M. Parce que ce n'est pas ça qui est important. Ce qui importe, c'est la sincérité de Madeleine, que Madeleine ne mente pas. Des fois, l'insistance de la Jeune Femme vient tester cette sincérité. Parfois, Madeleine ment car elle ne veut pas aller vers les souvenirs qui la font souffrir, elle ne veut pas de la douleur vers laquelle l'entraînent les questions de la Jeune Femme. E.C. Moi, je crois que Madeleine ne ment pas, qu'il ne faut pas remettre en question sa sincérité. Elle n'est pas stratégique. L.M. Je ne suis pas sûr qu'elle ne mente pas parfois pour ne pas avoir mal. Mais ce qui est certain, c'est que les deux femmes ne sont pas sur le même plan: la Jeune Femme est volontariste, elle est en recherche de son passé, de son identité, de son nom simplement. Elle a besoin de Madeleine pour cela. Madeleine, elle, est dans le moment présent. E.C. C'est ça: parfois, Madeleine apparaît vierge de son passé. Au fond d'elle reste un sentiment, celui de la douleur, d'une immense douleur. Mais elle a oublié les faits précis de l'événement qui a provoqué cette douleur. Elle est alors "la comédienne de théâtre", celle qui rejoue chaque jour comme la première fois. L. M. Oui, mais pourquoi a-t-elle oublié? Parce qu'elle a trop souffert et la Jeune Femme la mène inlassablement vers cette douleur. Toutes ses questions sont toujours dirigées vers ce moment de douleur. E.C. La Jeune Femme attire Madeleine vers la douleur, parce que là, elle est sûre qu'elle est sincère. Là, le sentiment est vrai, même si ce qui est raconté est inventé. Et ce qui est certain, c'est que Madeleine a vécu quelque chose d'extrêmement douloureux. Mais si parfois elle évince les questions qui pourraient la faire souffrir, elle souffre parfois aussi, parce qu'elle se rend compte qu'elle ne se souvient plus. A cause du traumatisme sans doute, mais aussi à cause du temps qui a passé. Le temps a effacé les détails du visage de son enfant mort, les détails de l'événement tragique. Et cette lucidité, elle fait mal... L. M. Oui... d'où cette phrase dans la première version: "La douleur se propose comme solution à la douleur, comme un deuxième amour".... Mais malgré tout, il y a un rapport pervers entre ces deux femmes. E.C.C'est-à-dire? L.M. La relation entre Madeleine et la Jeune Femme tourne autour du couple amour-douleur. Entre les deux femmes, il existe à la fois un immense amour et une très grande douleur. La Jeune Femme a besoin de Madeleine, de ses souvenirs pour se construire son identité. C'est un besoin essentiel. Or Madeleine n'est pas en mesure de lui répondre. Il y a une forme de perversité dans l'insistance que met la Jeune Femme à vouloir absolument percer le secret de l'autre, secret qu'elle imagine se trouver quelque part à l'intérieur de Madeleine. Cette tentative de percer le secret de l'autre à tout prix me fait penser à la torture, telle que l'écrivain sud-africain Coetzee la développe dans son roman, En attendant les barbares: l'acte de torture consiste à percer physiquement celui qu'on interroge en introduisant des instruments dans son corps, comme si le fait de trouer l'enveloppe corporelle permettait d'en savoir plus sur quelqu'un. E.C. Finalement, Savannah Bay, ça raconte quoi pour toi? L.M. C'est un voyage dans le fonctionnement de la mémoire. Mais c'est aussi une histoire sur la force de l'amour. Ici, il y a trois relations d'amour mises sur un même plan: celle qui unit l'enfant au parent, celle qui lie le parent à l'enfant et l'amour des amants. Et les trois ont quelque chose d'absolu. E.C. En tout cas chez Duras, on ne parle que de ça, d'amour, de désir. Ces mots que les deux femmes se redisent rituellement, dans le ressassement, ce sont comme les mots d'amour que les amants ont besoin de se dire et de répéter. Et cette histoire est aussi comme les contes que les enfants redemandent, toujours le même, peut-être pour finir par le comprendre ou pour ne plus avoir peur. L.M. C'est vrai que dans ce ressassement, il y a un phénomène de l'ordre de la psychanalyse: ressasser pour passer à autre chose, sorte de processus de deuil pour Madeleine. Pour la Jeune Femme, l'enjeu est de se constituer une origine et des racines. On en vient à la "vérité personnelle" dont parle Duras: l'essentiel ne réside pas dans la chronologie des faits, dans leur inventaire ni dans leur souvenir précis, mais dans ce que le vécu a imprimé et enfoui en nous, dans comment il ressurgit dans notre mémoire. Et c'est cela qui constitue notre histoire individuelle. E.C. Mais le génie de Duras, c'est de faire de cette histoire individuelle une histoire universelle. L'histoire de la pierre blanche, l'histoire des amants, c'est la même histoire pour tout le monde. Elle acquiert une valeur première, comme le mythe. D'ailleurs dans la première version, elle est qualifiée de légende. Comme il n'y a plus de trace de cette histoire, Madeleine et la Jeune Femme l'inventent, mais sincèrement, avec authenticité: cette histoire devient vraie, simplement. C'est ainsi que naissent les mythes fondateurs: là où il n'y a plus ni document, ni monument, on invente des histoires, qui se transmettent de génération en génération.