SOIF D’ABSOLU Entretien Bertrand Tappolet - Lorenzo Malaguerra Quel a été votre désir de départ en choisissant L’Échange ? Lorenzo Malaguerra : De façon générale, ce qui m’intéresse dans un texte de théâtre, c’est la force d’exaltation des personnages. Je m’identifie ainsi très souvent à des protagonistes exaltés, qui croient absolument en une chose essentielle, forte. L’intrigue ou la fable les voit défendre cette croyance jusqu’à en mourir, que ce soit Antigone dans la tragédie de Sophocle ou Louis Laine au cœur du drame claudélien. Disponible à tous les appels mystérieux de la vie, Laine est possédé par une passion juvénile, une force primitive et un désir de liberté qui le conduit à une issue fatale, que l’on ne devine pas au début de la pièce. Ce que montre L’Échange, c’est que des personnages ayant une telle soif d’absolu ne sont pas capables de vivre longtemps. Ce qui m’intrigue, ce sont ces êtres qui se brûlent sur le plateau qu’ils demandent à jaillir dans toutes les directions à l’image de Louis Laine ou qu’ancrés dans la réalité matérielle comme Thomas Pollock Nageoire, ils incarnent une société mercantile considérant que toute chose doit être évaluée en argent, proche en cela de la figure de Charles Foster Kane, le magnat de la presse du film d’Orson Welles, Citizen Kane. Plus que de personnages, la pièce de Claudel propose des figures, des visages. Des êtres qui ne sont pas dotés d’une palette psychologique très étendue. Ils sont des incarnations presque caricaturales de personnes représentant une seule chose, ne défendant qu’une valeur unique. En résumé, on pourrait admettre que Louis Laine est traversé par une soif de liberté sans limite en révolte contre tout ce qui pourrait le fixer. Lechy Elbernon, elle, est prise par un désir de destruction totale en suivant aveuglément ses instincts et en visant à ne dépendre de rien. Thomas Pollock Nageoire, l’étrange et inquiétant affairiste s’identifiant entièrement au pouvoir de l’argent et Marthe qui est habitée par une aspiration absolue à la fidélité avec sa crainte d’être abandonnée et son besoin d’être liée à un passé. Ce sont essentiellement des valeurs ou des éléments chimiques instables que l’on précipite pour en observer les réactions une fois mis en présence et mélangés. Il y a dans cette idée un peu de ce que j’ai envie de faire avec cette pièce. De quelle manière comptez-vous aborder la langue de Claudel d’une grande modernité dans cette pièce ? L M. : Dans L’Échange, les situations entre les personnages sont extrêmement concrètes. On peut y déceler le scénario d’un thriller que l’on pourrait mettre en scène avec des mots quotidiens et des phrases courtes. J’aime le langage claudélien, car il sait transmettre la force intérieure des rapports entre les protagonistes du drame et les expliquer. L’auteur renverse le rapport psychologique : ce qui ne se dit pas ordinairement, s’avoue chez Claudel. Dans cette perspective, les mots portent tout l’imaginaire des personnages ou des figures, les exposent et les montrent. À mes yeux, le travail fondamental au théâtre est celui effectué sur les mots. Et la langue de Claudel ne m’inquiète pas.
Extrait LECHY ELBERNON Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre. Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c'est ? MARTHE Non. LECHY ELBERNON Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant. MARTHE Quoi ? Qu'est-ce qu'ils regardent, puisque tout est fermé ? LECHY ELBERNON Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu'il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c'était vrai. MARTHE Mais puisque ce n'est pas vrai ! C'est comme les rêves que l'on fait quand on dort. LECHY ELBERNON C'est ainsi qu'ils viennent au théâtre la nuit. THOMAS POLLOCK NAGEOIRE Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore, qu'est-ce que cela me fait ? LECHY ELBERNON Je les regarde, et la salle n'est rien que de la chair vivante et habillée. Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu'au plafond. Et je vois ces centaines de visages blancs. L'homme s'ennuie, et l'ignorance lui est attachée depuis sa naissance. Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c'est pour cela qu'il va au théâtre. Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux. Et il pleure et il rit, et il n'a point envie de s'en aller. Et je les regarde aussi, et je sais qu'il y a là le caissier qui sait que demain. On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l'enfant vient de tomber malade. Et celui qui vient de voler pour la première fois, et celui qui n'a rien fait de tout le jour. Et ils regardent et écoutent comme s'ils dormaient. MARTHE L’œil est fait pour voir et l'oreille Pour entendre la vérité. LECHY ELBERNON Qu'est-ce que la vérité? Est-ce qu'elle n'a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ? Qui voit les choses comme elles sont ? L’œil certes voit, l'oreille entend. Mais l'esprit tout seul connaît. Et c'est pourquoi l'homme veut voir des yeux et connaître des oreilles. Ce qu'il porte dans son esprit, - l'en ayant fait sortir. Et c'est ainsi que je me montre sur la scène. MARTHE Est-ce que vous n'êtes point honteuse ? LECHY ELBERNON Je n'ai point honte ! mais je me montre, et je suis toute à tous. Ils m'écoutent et ils pensent ce que je dis ; ils me regardent et j'entre dans leur âme comme dans une maison vide. C'est moi qui joue les femmes : La jeune fille, et l'épouse vertueuse qui a une veine bleue sur la tempe, et la courtisane trompée. Et quand je crie, j'entends toute la salle gémir. Paul Claudel, L'Échange (1ère version), Mercure de France.
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