spectacles précédents Ce qui me passionne en Afrique, c’est l’art de raconter des histoires. La tradition européenne est chronologique : une histoire signifie aller d’un point à un autre. En Afrique, une histoire peut commencer par la fin, passer par l’évocation d’un rêve puis retourner à la réalité, et ceci de façon parfaitement naturelle. Henning Mankell Antilopes comme théâtre des faux-semblants Antilopes est une pièce qui joue sur les contrastes violents : l’Europe et l’Afrique, L’homme et la femme, la réalité et le rêve, le mensonge et la vérité, le burlesque et la tragédie, la nature et la culture, etc. L’auteur passe avec virtuosité d’une problématique à une autre, varie constamment les registres de jeu, fait évoluer les personnages dans des univers qui appartiennent successivement au rêve, à leurs fantasmes et à la réalité, peignant ainsi un tableau profond et saisissant d’un couple d’humanitaires perdu au fin fond de l’Afrique. Ce continent devenant à la fois le lieu d’une réalité incompréhensible et la métaphore des espoirs de vie déçus. La façon dont Mankell raconte son histoire a ceci d’extraordinaire qu’elle échappe constamment à la chronologie, à la vraisemblance psychologique, au réalisme du décor, mais qu’elle nous paraît pourtant tout à fait réelle. Ce principe suit l’indication de l’auteur au début de la pièce : le paysage est une illusion d’optique délibérée. Oui, nous sommes effectivement placés en tant que spectateurs devant une illusion d’optique, un mirage qui a toutes les apparences de la réalité mais qui s’évanouit dès qu’on s’en approche. Sommes-nous vraiment en Afrique ? Ne serait-ce pas un cauchemar que font ces personnages alors qu’ils dorment en Suède ? Quel est le secret qu’ils portent de façon aussi pesante ? Un meurtre ? Un viol ? Rien ? De quoi ont-ils aussi peur ? Toutes ces questions nous tiennent en haleine, créent un suspense qui ne se dénoue jamais, et laissent le spectateur avec une infinité de réponses possibles. Nous sommes placés là dans la même incompréhension que les personnages face à l’Afrique. Ils y ont passé une quinzaine d’années mais n’y ont rien compris. Ils ont cherché à aider… mais à aider qui, comment, pourquoi, ils croyaient le savoir et voilà qu’ils ne savent plus rien. De plus, ils sont arrivés là sans rien vouloir en retour de ceux qu’ils étaient sensés aider : un échange à sens unique, voilà la façon dont ils considéraient leur mission. C’est cette absurdité-là qui les a miné de l’intérieur, rendant le sens de leurs propres vies de plus en plus aléatoire, chaotique. Mankell décrit superbement ce phénomène dans la forme même de son écriture: que devient un être humain quand ses idéaux ont été laminés par la réalité? En abordant la problématique de l’humanitaire, la pièce touche le thème très complexe des rapports entre le monde développé et le Tiers-Monde. On sent Mankell très concerné par cette question, très critique aussi. Son approche nous pousse à considérer avec la plus grande méfiance l’engagement altruiste, d’essence et d’origine coloniale, qui réduit l’Autre (en l’occurrence le Noir d’Afrique) à son unique statut d’assisté. En filigrane, Mankell montre qu’à travers l’aide économique ou technique (ici, la construction de puits pour pomper de l’eau) se transmet aussi une forme d’aide morale qui tend à considérer les Africains comme dépourvus d’éthique et de rationalité, ce qui les rend finalement inférieurs à nous, Occidentaux développés. Le racisme n’est pas loin, la négation de l’Autre est en tout cas pleinement à l’œuvre dans la pièce. Théâtralement, on ne voit en effet jamais les serviteurs noirs avec lesquels les personnages parlent pourtant : ils sont niés, effacés, réduits au rôle de pur fantasme. Existent-ils encore ? Aux yeux des personnages, sans aucun doute. Aux yeux des spectateurs, ce procédé théâtral crée un fort effet de distanciation qui montre la tendance autoréférentielle et autarcique du discours humanitaire : celui qu’on cherche à aider, c’est peut-être avant tout et surtout soi-même. Antilopes aborde aussi d’autres questions plus existentielles, individuelles, qui sont liées aux motivations d’un engagement au sein d’une organisation comme la Banque mondiale. Ces questions me paraissent très intéressantes parce qu’elles ont trait au déracinement et à l’exil. Loin des sentiers battus de l’actualité, où l’exil est un thème dont on parle plutôt quand il s’agit des étrangers qui viennent chez nous, Mankell pose ici le problème de façon totalement symétrique : comment un Européen vit l’exil en Afrique ? Autrement dit, quels sont les processus d’acculturation, d’incompréhension, de rejet ou d’identification qui sont à l’œuvre quand on observe l’homme européen loin de son milieu « naturel » ? Cette façon de décentrer la question de l’exil nous permet aussi de considérer en miroir notre propre vision des étrangers. Mankell l’a dit d’ailleurs : « vivre en Afrique me permet de mieux comprendre l’Europe ». Dans Antilopes, l’identification aux personnages européens en situation d’exil a pour effet de rendre notre regard plus aigu, plus complexe et plus symétrique sur les étrangers qui vivent ici : que signifie pour un Africain que de vivre en Europe ? quelles peuvent être ses difficultés mais quelles peuvent être aussi nos exigences à son égard ? que visent les politiques d’intégration ? qui faut-il intégrer ? et comment ? que faire avec ceux qui rejettent nos valeurs ? ce sont là des questions auxquelles la pièce nous conduit tout en nous disant de prendre garde aux clichés de l’angélisme ou de la xénophobie. Il faut lire à ce propos un autre livre de Mankell, Meurtriers sans visage, où un crime sordide est commis contre un vieux couple de Suédois mais où les enquêteurs, par peur de réveiller les réflexes xénophobes de la population (et aussi par une forme de bonne conscience), délaissent la piste du meurtre crapuleux commis par des étrangers, piste qui se révèle en fin de compte la bonne. Antilopes, à l’image de l’œuvre de l’auteur et de sa vie sur certains aspects, met en jeu des paradoxes qui font surgir une réalité nouvelle sur des problèmes anciens. Voilà la marque incontestable d’un grand écrivain. Lorenzo Malaguerra