Antonio Tabucchi – Propos oraux Vous avez quelque chose contre les héros ? Je préfère les gens qui doutent, qui écoutent, qui évoluent plutôt que ceux qui imposent leurs idées et leurs croyances. L’univers est rempli de gens sans peur, des gens sûrs d’eux, de leur bon droit et de leur manière de voir le monde. Ces individus me laissent perplexe. Il faut avoir peur, c’est salutaire. La peur aujourd’hui est bonne conseillère : elle fait voler en éclats les idées reçues, les conditionnements de masse, le culte du chef. On a suffisamment connu de gens pétris de convictions autoritaires au XXe siècle pour savoir qu’ils n’apportent que des désastres. C’est pour cela que je n’aime pas les héros. Ils donnent les ordres ou bien les exécutent sans discuter. Quelles sont les conditions à remplir, les rites à observer pour recevoir la visite des Muses ? C’est une affaire de maniaque. Il faut croire aux fantômes – ces êtres qui ont besoin de se faire entendre -, être à l’écoute, mettre sur son toit une antenne imaginaire jusqu’à ce qu’une voix qui passe dans le ciel entre les étoiles s’arrête là. Surtout, il faut beaucoup de patience et attendre la tombée du jour lorsque la volonté s’en remet au rêve. Car c’est entre la veille et le sommeil, dans ce moment particulier où la pensée se met à divaguer et devient songe que j’entends des voix. Peu à peu, à force de visites, ces voix deviennent des visages, des silhouettes puis des personnages prolixes par qui je me laisse conduire, à l’instinct. Cette liberté concédée à l’histoire, au hasard, c’est ma grande joie. Ce qui fait aussi que chaque livre est une véritable aventure sentimentale, émotionnelle, intellectuelle. Mais la liberté que vous exprimez débouche sur une quête impossible. Vos personnages équivoques, incertains sur eux-mêmes, errent dans un monde illisible, incompréhensible… Je ne sais pas si vous vous rappelez, dans « Petits malentendus sans importance », je dis à un moment donné que la vie est un tissu dont tous les fils se croisent et que j’aimerais un jour avoir une vue globale du motif. C’est cela la littérature maintenant : un point de vue misérable qui nous donne l’illusion de toute la réalité sans qu’on puisse jamais la posséder. Balzac est si loin… Lui, il comprenait tout, il lisait tout, il regardait la vie dans son ensemble comme sur un grand écran circulaire et j’imagine le bonheur incroyable que cela devait lui procurer. Mais nous, nous vivons la fin du XXe et nous avons perdu les clés du monde et celles de l’existence. Nous voyons la vie et l’univers sous forme de morceaux choisis, de gros plans parce que la toile est pleine de trous. Vous parlez des limites de la raison, des trous causés par la folie des hommes. En ce sens vous êtes un romancier existentiel. Aux antipodes pourtant d’une littérature de l’absurde… L’absurde, c’est ce qui possède une logique formelle mais manque de logique substantielle. Je me place à l’exact opposé. Je crois urgent de surpasser l’absurde pour créer un nouvel humanisme. Je ne suis ni juif ni catholique. Je suis un laïc dont toute la jeunesse a été troublée par l’holocauste et je n’ai de cesse d’essayer de comprendre comment l’extermination d’un peuple par un autre peuple est apparue au terme d’une époque positiviste marquée par la croyance dans le progrès. Mais par-dessus tout, j’aime l’homme et je crois en lui. Sans la croyance en l’homme aucun art n’existe. Les avants-gardes historiques – cubisme, surréalisme, futurisme, etc. – ont détruit tous les passés. Ce travail de destruction était nécessaire à cette époque-là. Encore qu’en Italie, les futuristes étaient presque tous des passéistes et des fascistes. Prenez Marinetti. Qui était-ce ? Un individu médiocre qui écrivit des textes médiocres en plastronnant dans une veste pleine de médailles mussolinennes. Mais c’est une autre question. Aujourd’hui, c’est le moment de construire. Aussi douteuse, aussi boiteuse et aussi incertaine que soit notre confiance en l’homme. Construire ? Oui, même si la contribution est modeste parce que nous vivons le temps des allumettes après celui des grands embrasements. Moi, si je réussis à éclairer un pan d’obscurité avec une petite flamme, cela me suffit. Cela fait vingt ans que j’écris et vingt ans que je pense mon travail en ces termes. Si je ne croyais pas en mon lecteur, si je ne rêvais pas de son âme jumelle à la mienne, qu’elle vive à Paris ou à Bangkok, croyez-vous que j’écrirais ? Non, je resterais enfermé dans mon village et je mangerais des pâtes. Propos recueillis par Catherine Argand, lors de la sortie du roman « Pereira prétend », 1995.
Spectacles précédents
Extrait LE CHŒUR Ah, l’amour! Explique-nous l’amour, poète, on t’envoie pour cela aussi! L’ACTEUR Je pourrais vous dire que c’est l’essentiel et que le sexe, simple accident, peut être semblable ou différent, l’homme n’est pas un animal mais une chair intelligente, il lui arrive toutefois d’être malade. Mais même ainsi je ne vous aurais pas expliqué l’amour et ne ferais que citer des vers du poète dont je tiens le rôle, de celui que je feins d’être ce soir, puisque mon emploi est celui d’un poète. Non… si je devais vous parler selon ce que je suis vraiment, comme cet homme que vous ne connaissez pas et qui se cache sous ce costume, alors je vous dirais que l’amour… l’amour est comme un rêve éveillé, c’est un pur vouloir, sans que l’on sache ce que l’on veut, c’est un reflet lointain, un reflet sans visage, et pour peu qu’on l’approche il en reste à peine une image, une photographie encadrée. L’aveugle commence à jouer. L’ACTEUR (regardant le portrait d’une jeune fille) Mais pourquoi m’a-t-on envoyé ici ce soir, ma petite Ophélia, pour faire semblant de t’avoir aimée et danser avec ton souvenir? Je devrais être avec toi dans les rues d’une vraie ville, vivre en vérité ce moment, près de toi telle que tu es, un être de chair, vivant, te serrer dans mes bras comme une créature dont le cœur palpite au creux de la poitrine, une personne avec des veines, du sang, un corps, un corps… La musique cesse. Monsieur Pirandello, on vous demande au téléphone , dans « Le fil de l’horizon », Editions 10/18, 1988.
Portrait d’un autoportrait L’heure est venue peut-être de faire ce seul et unique effort : considérer ma vie. Je me vois au coeur d’un désert immense. Je parle de ce que j’ai été naguère, littérairement parlant, et je tente de m’expliquer comment j’en suis arrivé là. Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquilité Un matin de septembre après avoir parcouru un couloir au plafond bas, j’ouvris une porte et me trouvai devant un homme aux cheveux blancs. Je venais alors de terminer mes études, je portais encore des lunettes sur le nez et une serviette sous le bras, signes extérieurs d’une pensée que je croyais fermement établie : il n’y a de vérité que dans le cerveau. Mais pourquoi alors parcourir ce couloir triste et ouvrir cette porte lourde qui, je ne le savais pas encore, me mettait en présence d’un homme qui dévierait subtilement une trajectoire universitaire confortablement rectiligne ? En vérité, ceci reste un mystère. Et comme la beauté du mystère réside dans l’absence d’y jeter un coup d’oeil, je ne m’avancerai pas davantage dans cette tentative d’auto-justification, ou d’auto-analyse. Mais laissons là ces barbarismes de langage. Notre préoccupation n’est pas de savoir comment cet homme et moi-même en sommes arrivés au point de faire du théâtre ensemble, mais de savoir comment nous allons travailler ensemble aujourd’hui. Cette question n’est ni innocente ni gratuite : il existe un déséquilibre certain entre lui et moi. Lui a déjà beaucoup travaillé, moi, beaucoup moins. Les plus grands dramaturges ont encensé son travail, les plus grands théâtres lui ont ouvert leurs portes et les journaux les plus réputés l’ont rangé parmi les « grands » du théâtre genevois et européen. Il suffit de s’en tenir à ces faits pour se convaincre que Richard Vachoux est un fou de s’associer les services d’un débutant, et que ce dernier est aussi fou que lui pour accepter avec empressement une collaboration que la nature décrirait comme un rapport de force parfaitement inégal. Si toutefois, contre toutes les lois naturelles, la souris se met en selle sur le dos du chat, présentons alors leur objectif commun. Il est de faire vivre un merveilleux texte intitulé Monsieur Pirandello, on vous demande au téléphone d’Antonio Tabucchi. Merveilleux car il fait se rencontrer, dans le monde rêvé, deux figures poétiques majeures du vingtième siècle, Fernando Pessoa et Luigi Pirandello. Cette rencontre qui n’a jamais eu lieu, un peu à l’image de cette vie sans événement décrite par le poète portugais, aurait pu en réalité se produire car Pirandello était en 1931 à Lisbonne pour la première de sa pièce Je rêve (mais peut-être que non). Tabucchi choisit comme cadre de l’action l’hôpital psychiatrique de Cascais, en 1935. Un vieil acteur interprète le rôle de Fernando Pessoa devant un parterre de fous. Et il rêve de prendre son téléphone pour appeler Pirandello et lui faire part de ses angoisses existentielles. Texte merveilleux aussi car Tabucchi fait communier le doute du poète avec le doute de l’acteur, de l’homme qui est là, ce soir, pour divertir. Est-ce l’acteur qui prête un corps et une voix à cet autre qu’est le personnage ? Ou alors l’acteur est-il le personnage ? Qui est là, sur scène, pour amuser le public ? Est-ce lui ou un autre ? Ces questions peuvent broyer l’âme de celui qui s’essaye au théâtre. Mais pour l’acteur qui, comme celui de la pièce, se retourne sur son passé, désabusé et lucide, ces questions se fondent en une unité retrouvée. Celui-ci dit d’ailleurs que « l’aspiration la plus noble est de ne pas être soi, ou plutôt d’être soi en étant autre ». Cette fusion, résultat d’un écho permanent entre personne et personnage, représente alors l’accomplissement d’une vie d’acteur. Accomplissement qui dans la pièce prend le masque de la folie : ce que l’acteur joue affecte ce qu’il vit, et vice versa, comme si jouer et vivre n’étaient plus pour lui que deux feuilles de papier séparées par une pellicule d’air. Destins qui se succèdent, personnages qui s’entrechoquent, ce projet est placé sous le signe d’une évidence complexe. C’est à ce paradoxe que ces quelques lignes ont été dédiées. C’est autour de lui que le travail de l’imagination servira la future écriture théâtrale. Lorenzo Malaguerra