Extrait (…) on me donnerait une sorte de petite chaumière, comme dans les histoires, au fond d’une forêt, avec de grosses poutres, une grosse cheminée, de gros meubles jamais vus, cent mille ans de vieillesse, lorsque j’y entrerais, moi, avec rien du tout et en un rien de temps, je t’en fais une chambre comme celle des hôtels, où je me sente chez moi, je cache la cheminée derrière les meubles en tas, j’escamote les poutres, je change le goût de tout, je vire tous ces objets qu’on ne voit jamais et nulle part, sauf dans les histoires, parce que je suis comme cela, je n’aime pas ce qui vous rappelle que vous êtes étranger (…) Bernard-Marie Koltès
Spectacles précédents Paroles d'acteur Un homme aborde un inconnu, un soir, au coin d’une rue. Il lui parle de son univers, une banlieue où il pleut, où l’on est étranger, où l’on ne travaille plus. Il lui parle de tout, de l’amour comme on ne peut jamais en parler, sauf à un inconnu comme celui-là, un enfant peut-être, silencieux, immobile…il lui parlera aussi de son rêve de syndicat international hostile au système : lutter contre une société malade, un monde insensé, incompréhensible… Ce texte, écrit en 1977 mais dont les thèmes restent toujours d’actualité, parle du constat d’un homme qui vit dans un système rigoureux, qui connaît l’exclusion, la misère et la discrimination raciale. Cet homme est à la fois désespéré et attachant par sa douceur et sa demande d’amour. Quand je vivais au Salvador, je me souviens que la majorité des habitants étaient pauvres. Et que la pauvreté côtoyait la richesse extrême. Cette fracture sociale qui se manifestait de façon si évidente était une habitude aux yeux de tous. Et le gouvernement, défendant les intérêts des privilégiés, entretenait cette situation catastrophique. Arrivé à Genève, je croyais rêver. Pas de misère au bord des rues, pas de tension dans la ville, une douce quiétude flottait sur les rives du lac. Mais, peu à peu, à la joie des premiers instants s’est mêlé le doute: l’exclusion est-elle vraiment absente de ce lieu enchanteur? Ou ne se manifeste-t-elle pas par des formes différentes? Poser la question c’est y répondre. Ce que je constatais en tout cas, c’est qu’au fur et à mesure de ma découverte de la vie genevoise, les problèmes de racisme, de pauvreté ou de tout autre type de différence existaient ici aussi. Bien sûr, ils n’avaient pas la même acuité apparente qu’au Salvador mais leur réalité était souterraine, cachée aux yeux du passant. La nuit juste avant les forêts n’est pas un traité de politique sociale ou un pamphlet contre les sociétés industrialisées. C’est une pièce de théâtre qui décrit certaines caractéristiques du monde dans ce qu’il a de plus inavouable, dans le désespoir comme dans l’utopie d’un monde juste. Le monde représenté dans la pièce est à l’image de l’intégrité des deux personnages: l’un essaye de tout dire, l’autre ne dit rien. Et pourtant, ils sont liés l’un à l’autre par cette force particulière que génère la solitude, qu’on peut appeler désir ou peut-être simplement la volonté d’avoir un ami. Dans un entretien avec Jean-Pierre Han Bernard-Marie Koltès disait : “Pour ma part, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous”. C’est aussi, modestement, mon envie. Olivier Yglesias