Spectacles précédents Extraits (1) H 2 : Ah, vous savez, je dois vous dire…Il faut que je vous parle… F : Oui ? De quoi ? H 2 : C’est idiot…c’est très difficile…Je ne sais pas comment…Par où commencer… F. Allez-y toujours. Qu’est-ce que j’ai encore fait ? H 2 : Oh rien. Rien. Rien justement, vous n’avez rien fait. Rien dit. Vous vous taisiez… F : Il fallait que je parle ? H 2 : Oui, ça aurait mieux valu… F : Que je parle quand ? Que je parle de quoi ? je ne comprends rien. H 2 : Si, si…vous allez voir, vous allez comprendre…Tout à l’heure, quand il était ici, oui, cet ami…quand nous parlions devant vous, vous vous rappelez, vous êtes entrée… F : Je n’aurais pas dû ? H 2 : Mais si, mais si, voyons…il n’y avait aucun secret…il m’a semblé…j’ai senti…vous n’étiez pas d’accord, n’est-ce pas ? F : Bon, peut-être…et alors ? H 2 : Alors vous aviez tort. F : Tiens, vous croyez ? H 2 : Si je le crois ? Mais j’en suis sûr. Architort. Ce que nous disions, c’en était ridicule tellement c’est évident… F : Je ne trouve pas. H 2 : Vous ne trouvez pas ? Vous ne voyez pas que ça crève les yeux ? Tout ce qu’on oppose à ça, c’est du brouillard, de la bouillie pour les chats… (2) H 2, seul : Espèce de pimbêche. Crétine. Il faut vraiment aimer se commettre…se galvauder…Son idée…je vous demande un peu…Oui, qu’elle la garde. Ça ne changera pas la face du monde…ça ne changera pas…(S’adresse à la salle.) Ah…vous croyez ? Est-ce possible ? Vous croyez que ça peut changer la face du monde, juste ça…cette petite idée…blottie en elle…cachée…Oh si seulement vous vouliez venir ici, près de moi…me dire…m’expliquer comment…pourquoi…moi je ne sais pas…ce que je sens, c’est qu’il faut absolument que ce soit détruit, il faut l’extirper, l’écraser, ce qui est là, en elle…Non ? Vous ne le croyez pas ? Je me suis trompé. Vous ne croyez pas que ça puisse changer la face du monde…que ça puisse mettre en danger…Qu’est-ce que j’ai été imaginer ?…C’est d’une absurdité…(Silence.) (A la salle :) Je sais bien ce que vous me diriez, si vous vouliez parler, je sais ce que vous avez sur le bout de la langue…C’est ce que tout le monde se dit dans des cas comme le mien…quand ça vous prend, quand ça vous tient…une de ces obsessions…il n’y a qu’un seul moyen de s’en débarrasser : penser à autre chose. Un clou chasse l’autre, n’est-ce pas ?Et les clous, ce n’est pas ce qui manque. Il n’y a que l’embarras du choix : des bons gros clous…(Un silence.) (Guilleret.) Tiens, moi aussi j’en ai un. Un magnifique. (Se concentre.) Voilà. Je l’enfonce…Voilà. Je crois que ça y est…(Silence…et puis se tord, gémit)…Non, il n’y a rien à faire…c’est là, enfoncé en moi, son idée…elle pousse, elle appuie…ça fait mal. Nathalie Sarraute, Elle est là
Mise en oeuvre du théâtre chez Sarraute Les personnages sont pris dans un mouvement vertical qui les conduit de la surface des choses, de la vie quotidienne, à l’innommable, à l’indéfinissable des profondeurs. Certains restent à la surface, où se trouvent les catégories habituelles du langage, l’ensemble des règles sociales, les à priori partagés par le plus grand nombre. Les autres circulent de haut en bas en essayant de se tenir de toute leur force à la surface. Mais quand ils se sentent entraînés vers le fond, ils essayent d’entraîner les autres avec eux. Voilà comment Sarraute met concrètement en oeuvre ce mouvement : à partir d’un événement insignifiant, un « rien » comme le souligne l’auteur (un petit mensonge, un silence, une prononciation désagréable, une petite idée qu’on croit déceler chez l’autre, etc.), un (ou plusieurs) personnage commence avec plus ou moins de retenue à évoquer cet événement devant les autres et à leur communiquer ce qu’il a ressenti à ce moment-là. Dès qu’il s’engage dans cette voie, il est conduit, par une force intérieure excessivement profonde et indomptable, à se débattre, à s’agiter, à remettre en cause ses plus chères valeurs. Par ce processus, par cet effort qui peut être d’une violence extrême pour lui et pour les autres, le personnage parvient à descendre dans les strates les plus obscures, les plus difficiles à nommer, là où langage et émotion sont, plus que nulle part ailleurs, à l’état de possibles, à un degré qu’il n’aurait jamais atteint dans sa vie quotidienne. Quand il accède à ce stade, le problème de départ disparaît comme par enchantement, du moins temporairement, et la pièce s’achève comme s’il s’était agi d’un mauvais rêve. Ainsi, H2, le « personnage principal » de Elle est là, en arrive, dans un éblouissement où il reconnaît l’absolu, à saisir la vérité suprême, à formuler sa vérité, à partir du simple agacement que lui cause une idée non formulée par sa collègue : H2 : Une petite chose, une toute petite chose sans importance vous conduit parfois ainsi là où l’on aurait jamais cru qu’on pourrait arriver…tout au fond de la solitude…dans les caves, les casemates, les cachots, les tortures, quand les fusils sont épaulés, quand le canon du revolver appuie sur la nuque, quand la corde s’enroule, quand la hache va tomber…à ce moment qu’on nomme suprême…avec quelle violence elle se redresse…elle se dégage hors de son enveloppe éclairée, elle s’épand, elle, la vérité même…la vérité…elle seule…par sa seule existence elle ordonne…tout autour d’elle, docilement, rien ne lui résiste…tout autour d’elle s’ordonne…elle s’illumine (« Elle est là »).
Argument et projet Quatre personnages, soit H 1, H 2, H 3 et F. Au cours d’une discussion qui vient d’avoir lieu entre H 1, H 2 et F, H 2 a cru percevoir chez F, qui pourtant se taisait, une autre idée que celle qu’il développait. La pièce débute avec H 2, que l’on sent rongé par l’idée non formulée de F. Tout au long de la pièce, H 2 va essayer, par la force, par la persuasion, par la violence verbale, de détruire l’idée de F (à noter que nous ne saurons jamais de quelle idée il s’agit, et même que nous ne saurons jamais si cette idée existe). Il est aidé en cela par H 3, personnage qui apparaît sur scène de façon presque miraculeuse pour porter secours à H 2. H 2, et quelques fois H 3 et F, ne vont cesser de prendre le public à partie pour l’impliquer dans cette bataille rangée. Tantôt le public sera rendu témoin, juge, arbitre, tantôt il sera objet de séduction, de menace, voire objet d’insulte. Cette pièce m’intéresse pour deux raisons principales. Tout d’abord, parce que la pièce est une vertigineuse démonstration de la mécanique totalitaire. Ensuite parce que l’auteur fait du public un élément actif dans le développement de la pièce. Avec « Elle est là », Sarraute ne tient pas un discours politique, elle va au cœur du politique. Le texte traite du domaine des idées, et de la façon dont une idée peut mener très concrètement au meurtre ou au suicide celui qui la défend. L’auteur dit à ce propos « J’espère qu’il ressort de ma pièce que seul le sacrifice de soi peut être efficace ».Ce qui est montré ici avec une puissance extraordinaire, c’est qu’une idée n’a pas besoin d’objet pour grandir et pour se propager. Dans la pièce, on ne sait d’ailleurs jamais de quelle idée il s’agit. Comme une cellule cancéreuse, invisible mais pourtant bien présente, quelque part dans le corps, l’idée existe et, selon certaines circonstances, elle grandit, elle se reproduit pour devenir idéologie, intolérance, dictature. L’idée met à son service des mots qui deviennent des armes pour soumettre, dicter, tuer parfois. La violence qui surgit dans la pièce du choc de deux idées antagonistes est d’autant plus intéressante que ce n’est pas la violence télévisuelle de la guerre, des combats de rue, des combats de classe, mais qu’elle fuse entre des gens qui appartiennent à priori au même monde. Ce qui signifie que pour Sarraute ce ne sont pas les prétendues différences entre cultures, valeurs, richesse, qui engendrent le conflit mais bien la façon dont nous croyons voir chez l’autre une différence qui nous paraît insupportable. Une différence qui, comme elle l’a démontré dans son œuvre, va se loger au centre de notre angoisse existentielle. Voilà le cœur de la pièce : l’insondable solitude des êtres, leur incapacité à se comprendre, leur façon de s’accrocher à des choses fragiles en les croyant solides. Dans cette pièce, Sarraute n’entraîne pas que ses personnages dans cette immersion sous la surface des apparences : le public fait lui aussi partie de l’aventure. Pour ma part, je suis très sensible à cette intégration. C’est dans ce sens que j’ai toujours orienté mon travail car c’est dans le rapport direct entre public et acteurs qu’il y a une véritable spécificité du spectacle théâtral. Pour sa part, Sarraute le provoque, veut qu’il réagisse, qu’il se positionne. Ce n’est pas pour agresser gratuitement le spectateur qu’elle le fait mais pour qu’il soit actif, qu’il trouve sa réponse avec son intelligence. S’il ne fait pas cet effort, sa passivité l’écarte de ce qu’il voit et devient la raison de son ennui. En effet, il n’y a rien dans cette pièce de divertissant auquel le spectateur puisse goûter sans faire un effort. Sarraute a une exigence auprès de son lecteur et auprès de son public qui fait partie d’une exigence plus générale à laquelle la littérature doit obéir. Lorenzo Malaguerra