La poésie sonore de Shakespeare LE THEATRE POPULAIRE ROMAND (TPR) livre à La Chaux-de-Fonds un «Roméo et Juliette» très original. A la clé, une retraduction de la pièce de Shakespeare. Trahison? Non, table rase pour retrouver la musique du texte original. Soirée de première insolite a Beau-Site, à La Chaux-de-Fonds. Salle pleine. Le public attend la prestation de Roméo et Juliette du Théâtre populaire romand en coproduction avec la compagnie Le Troisième Spectacle de Genève, laquelle consacre un cycle sur le thème de l’amour. Soap amoureux ou légende galvaudée? Beaucoup ont la mémoire télescopée par le film de Zeffirelli et ses sublimes passes d'armes ou par les trop nombreuses adaptations de cette pièce de jeunesse de Shakespeare. La belle Juliette (Ania Temler), une enfant transie et son beau Roméo (Matteo Zimmermann), un ado médusé, vont jouer les protagonistes éternellement ingénus d'une histoire archi éculée d'amours fatales à cause de la guerre que se livrent deux familles de Vérone en Italie, les Capulet et les Montaigu. Une étrange circulation Au-delà du drame littéraire ou d'une lecture politique de la nature humaine au XVI siècle, le public aura droit à deux heures et demie d'enchantement soutenu par le jeu des mots et de gesticulations parfois scabreuses innervant le jeu des acteurs. Au total, une étrange circulation de la mort sournoise qui rôde dans les bas-fonds de la cité et de la conscience. Cette histoire, où un certain ordre cosmique se trouve chamboulé, a été revisitée par le metteur en scène Lorenzo Malaguera et Yves Sarda en a refait une traduction originale. Elle resterait une banale histoire amoureuse si les concepteurs du spectacle n'avaient mis l'accent sur quelque chose de plus puissant: une violence générique et destructrice qui traverse aussi bien le désir que la haine pour réactualiser l'intrigue d'un Roméo et Juliette urbain, stylisé, très contemporain. Cette puissance tient d'abord à la scénographie particulièrement oppressante par laquelle les comédiens trouveront plus ou moins bien leur rythme. Du côté de la mort Des blocs inquiétants surgissent de l'ombre comme des mausolées délimitant un espace de jeu problématique. Proposée par Sylvie Kleiber, cette esthétique monumentale fait penser au Mémorial de l'Holocauste de l'artiste Peter Eisenman à Berlin. Mais le symbole à la morbidité totalitaire s'arrête à la notion du bien théorique et celle du mal réel chère à Shakespeare comme à son personnage de Frère Laurent dont on livre ici le long monologue généralement évacué. Le drame va ainsi opérer par des circulations nocturnes dans les interstices de ce décor. La magnifique architecture verticale du monde s'inscrit irrémédiablement du côté de la mort. Mais il y a un dessus et un dessous des choses. Dessus, le monde de la lumière, des vivants, représentant les toits et balcons de la ville, les places, celui des échanges, celui de Vérone la marchande. Dessous, celui des ombres. Et l'éclairage de Laurent Junod se fait complice de l'une et des autres. II n'hésite pas à utiliser le néon pour baliser cette vision, tout comme Yann Gloria qui débite les scènes en cadences musicales abruptes ou les soutient par un jingle discret. L'enjeu au-delà du jeu Quand la poésie commande aux planètes. Reste le déroulement du drame. Dès le monologue de Mercutio (José Lillo), compagnon fou de Roméo, on comprend que l'enjeu se trouve au-delà du jeu d'acteur faisant pourtant corps avec le décor. Qu'importe le mystère du coup de foudre et de la violence des bandes rivales déboulant telles des hyènes assoiffées de vengeance, qu'importe la fatalité. Qu'importe l'incommunicabilité, la poésie de Shakespeare et l'ivresse des mots commandent aux planètes. Au sublime poétique de l'auteur répond un trivial «cul de Pidon» du traducteur. Acoquiné avec le metteur en scène, il s'amuse, il «botte en touche» fait-il dire au comédien qui décidément y met du sien. A souligner au passage l'incroyable présence de l'acteur Philippe Hottier en Frère Laurent. Dans ce Roméo et Juliette, tout ce qui sert au paysage tragi-comique de Shakespeare semble tendre vers une seule vérité: les variations de la langue. Faire table rase des traductions existantes et sentir comment elle sonne en somme, comme en un slam agissant. Plus qu'une dramaturgie shakespearienne, c'est le langage qui est rendu spectaculaire dans la version du TPR. L'histoire se boucle sur le silence de la mort, sans retour à l'ordre. Yves-André Donzé
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