Roméo et Juliette dans leur bulle Avec «Roméo et Juliette», c'est une grande passion amoureuse qui balaiera dès ce soir Ie plateau du TPR, à La Chaux-de-Fonds. Lorenzo Malaguerra I'a mise en scène. Lorenzo Malaguerra en est conscient. Monter «Roméo et Juliette» de Shakespeare, c'est prendre Ie risque de se frotter à la référence, puisque la pièce a fait l'objet de nombreuses mises en scène, au théâtre et au cinéma. Ce défi, Ie jeune metteur en scène genevois I'a pourtant relevé, en tentant de faire table rase du passé. «Toutes les images emmagasinées ont tendance à polluer Ie travail. II a fallu s'en distancer, en se concentrant sur ce que racontent les scènes». Invitation a redécouvrir cette tragique histoire d'amour des ce soir au Théâtre populaire romand, en coproduction avec la Cie genevoise Le Troisième Spectacle. Lorenzo Malaguerra, vous faites votre première incursion dans le théâtre de Shakespeare... J'ai monté «Antigone» de Sophocle et «L'Echange» de Claudel. Une thématique passionnelle a montré le bout de son nez, il était en quelque sorte logique d'arriver à «Roméo et Juliette». Cette pièce-là entre, en outre, dans le cadre d'un contrat de confiance avec l'Etat de Genève qui court sur trois ans. Elle est la première d'un triptyque, toujours basé sur la passion amoureuse, que j'ai envie de traiter selon trois angles très différents. Quel angle vous fournit «Roméo et Juliette»? La pièce m'intéresse par son côté féerique. C'est une intrigue très légère et en même temps extrêmement tragique. Le paradoxe, le gros défi que nous lance Shakespeare est de faire coexister ces deux aspects. Aussi fort soit-il, cet amour reste un amour de jeunes; Juliette a 13 ans. Cet amour, c'est presque un rêve, un rêve fait a deux. Ils se créent une bulle dans laquelle ils se sentent bien ensemble. Ce qui est enfantin, c'est ce premier degré de l’émerveillement. Ils n'arrivent pas à décrire l'intensité de leurs sentiments, ils n'arrivent pas à tout dire. C'est pour cela qu'ils sont très bavards, notamment lors de la scène du balcon. Vous avez demandé à Yves Sarda de retraduire la pièce. Pour la moderniser? Non, pas forcément. Nous n'avons pas banalisé cette langue, nous n'avons pas cherché à la rendre quotidienne. Le problème des traductions existantes, c'est qu'elles ont tendance a aplanir les différences de style présentes dans le texte original. Shakespeare a écrit certaines scènes en vers rimés, d'autres en vers non rimés, d'autres en prose. Chaque personnage a lui aussi sa propre langue. L'objectif, c'était de retrouver toutes ces couleurs, cette diversité de gamme linguistique. Yves Sarda est également parolier, il a collaboré entre autres avec Françoise Hardy. En plus de s'attacher au sens, il possède une sensibilité sonore, musicale de la langue. Diversité de la langue, et diversité des lieux où se déroule l'intrigue. Comment les avez-vous travaillés? II a fallu trouver une scénographie qui puisse s'adapter à tous ces lieux d'une même ville, Vérone. Comment passe-t-on d'une rue ou d'une place publique à une chambre? On a construit une ville assez abstraite, avec des cubes, des pentes. On garde Ie même décor tout au long de la pièce, mais il change de fonction selon l'éclairage et l'utilisation que l'on en fait. On s'est dit que chaque personnage a sa façon de vivre cette ville, on a cherché à Ie rendre dans le jeu: certains évoluent sur les toits, dans la rue, d'autres dans des espaces limités, d'autres prennent tout Ie plateau. Un miroir pour les adolescents Lorenzo Malaguerra et ses comédiens ont pris leurs quartiers au TPR, où ils répètent depuis quelques semaines. Désireux de «plonger les jeunes au cœur de la fabrique théâtrale», Ie metteur en scène a convié des classes de La Chaux-de-Fonds à assister aux répétitions. Une démarche qu'il a aussi pratiquée a Genève, de façon plus poussée encore puisque des élèves ont pu travailler certaines scènes. Comment ont-ils perçu Roméo et Juliette ? «Ils peuvent se projeter dans ces personnages qui ont Ie même âge qu'eux. Je crois que l'histoire d'amour les touche, même si, pour la plupart, ils ne trouvent pas crédible de mourir par amour!», rapporte Lorenzo Malaguerra. Comment peut-on vivre un idéal, comment peut-on être soi-même dans un monde hostile, qui a ses propres règles? Ces grandes questions sous-jacentes constituent d'autres passerelles possibles avec l'univers shakespearien. «La pièce montre un monde viril, violent, et en même temps très adolescent. Entre ces gars, c'est à qui fera la blague la plus lourde. Mais dans cette force affirmée se dissimule beaucoup de fragilité, et celle-ci gêne beaucoup les jeunes, on I'a constaté lors de notre travail avec eux. Ils ont adoré faire les scènes drôles, les scènes de bagarre. Mais les pauvres qui ont dû aborder la scène du balcon se sont sentis mal à l'aise». Ces réactions ont été utiles au metteur en scène, elles l'ont éclairées, dit-il, sur la façon dont les personnages de la pièce fonctionnent. «Ce qui arrive n'est pas évident du tout pour Roméo et Juliette. Ils sont sans doute embarrassés par la violence de l'amour qu'ils éprouvent. On a tenté de rendre Ie mieux possible ces sentiments contradictoires». DOMINIQUE BOSSHARD
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