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La scène off genevoise révèle la fougue d'un poète de 24 ans Au Théâtre de la Grenade, six jeunes comédiens empoignent sans complexe et avec bonheur le premier texte de Matteo Zimmermann. Pour un périple amoureux au bout de la nuit.«Les Nuisances d'Orphée» annoncent une semaine théâtrale genevoise rare, marquée par la création de deux autres textes contemporains A quoi ressemblent les dramaturges d'aujourd'hui? Peut-être au Genevois Matteo Zimmermann, 24 ans, déambulant dans la rue d'un pas de lune, charmant comme la bohème avec son chapeau melon et son accordéon autour du cou. Ce soir-là, il offrait ses sérénades aux passants sur le chemin du Théâtre de la Grenade à Genève. C'est là qu'il cosigne avec Lorenzo Malaguerra la mise en scène des Nuisances d'Orphée, pièce dont il est l'auteur. Croisé sur le trottoir, à quelques minutes de la représentation, Matteo Zimmermann confiait: «On est un peu tristes, parce que les spectateurs ne se bousculent pas.» Les absents ont pourtant tort, tant il est rare de voir une jeune troupe d'acteurs talentueux, pour la plupart à peine sortis de l'ESAD (Ecole supérieure d'art dramatique), empoigner un texte encore vierge. Leur prestation, généreuse jusque dans les maladresses, vaut en tout cas le détour, en cette semaine un peu folle où le théâtre genevois s'offre deux autres créations de pièces contemporaines: La Coupure du monde de Philippe Lüscher au Poche et Petits Contes au bord du monde de la Française Dominique Ducos au Théâtre Saint-Gervais. Mais qu'est-ce au juste que ces Nuisances d'Orphée? Une farce vaguement métaphysique et romantique en diable? Oui, mais… Un mélodrame poétique? D'accord, mais… Une œuvre de jeunesse, écrite à l'encre bouillonnante, puis raturée et corrigée au cours des répétitions? Oui, sans doute. Disons que c'est tout cela à la fois et que cette prose a du jus et de la vie plein les veines. Elle n'aurait d'ailleurs pas mobilisé six comédiens pendant plusieurs mois sans ces qualités. Place à présent à l'action. Sur le plateau vide, flanqué de deux gradins en miroir, trois créatures se disputent à propos d'une plume volée: la première s'appelle Mademoiselle Colombe (Jasna Kohoutova), la seconde Monsieur Chauve-Souris (Ian Durrer) et la troisième Monsieur Papillon (Laurent Frattale). Le préambule est fantasque et la suite ressemble à un drame d'hiver. Au centre de la scène, Raymond, poète de son état (José Lillo), et Lucie (Gabrielle Durand), son épouse, se font des promesses qu'ils ne tiendront pas. Ils sont seuls et ils s'affolent ensemble parce que la guerre menace. Et voilà qu'un violoniste aux mains mutilées (Thomas Laubacher) vient les débusquer. Autour de ce trio, trois spectres veillent: dans un coin, Laurent Frattale, le papillon de tout à l'heure, vibre de toutes ses antennes; dans un autre, Ian Durrer éponge sa mélancolie en choyant ses nains de jardin tandis qu'un peu plus loin Jasna Kohoutova, boa noir sur gorge blanche, tisse la toile de ses souvenirs. Sont-elles donc hermétiques ces Nuisances d'Orphée? Mais, non, juste romantiques. Sur l'une de leurs faces s'étale le monde diurne, là où la folie détraque les poètes. Sur l'autre, la nuit livre ses sortilèges, avec ses fantômes qui comptent les coups, refont leurs guerres, tout en rêvant de paradis artificiels. Ce sont ces revenants, ces débris d'au-delà qui constituent les fameuses nuisances du titre. Ce va-et-vient infernal, parfois surjoué, déconcerte d'abord, puis charme beaucoup, par son feu poétique, par ses bouffées d'étrangeté. Au terme de cette nuit mouvementée, lorsque Raymond le poète sombre dans ses enfers, laissant Lucie entre d'autres bras, un ange fait entendre sa voix. C'est Jasna Kohoutova, comédienne d'origine tchèque. Elle a délaissé ses ailes de colombe et son boa de coquette pour dire aux amants séparés: «Je suis venue vous dire que je ne voulais pas que ça s'arrête; que ça circule, partout dans le corps, des frissons, quelque chose de doux et de fort. Ça pique, ça chatouille, plus fort, la musique, tout s'arrangera. Ils s'aiment encore, ce n'est pas fini (…); maintenant regarde: (…).» Elle indique alors un paradis d'elle seule connu. Et l'on regarde avec elle. ALEXANDRE DEMIDOFF