ANTIGONE AU CŒUR DU THEATRE Antigone est la plus belle des histoires. C’est le récit d’un monde qui se constitue, un monde bouillonnant, pris entre les forces naturelles, divines et humaines. De ce magma originel émergent les premiers mots de la tragédie : Ismène, ma sœur . Ismène, ma sœur, cela signifie qu’est ancrée dans la communauté des hommes un lien d’appartenance et de partage. Avec Antigone, avec ces trois petits mots, c’est le théâtre qui naît dans ce qu’il a de plus fondamental, de plus sacré : un temps et un espace où l’on est ensemble et où l’on partage des émotions communes. Le partage est aussi dans la nature de ce projet. Et nous devons aller bien au-delà du partage d’un savoir-faire. Le théâtre parle de nous, de nos vies, de nos douleurs. Et même quand il parle de nous à distance, à très grande distance comme c’est le cas avec Antigone, il doit avoir cette force d’évocation qui apparaît quelques fois, quand l’acteur est lui-même surpris de ce qu’il joue. Antigone parle de valeurs, certes, qui elles-mêmes renvoient à une série de thèmes passionnants (la nature du pouvoir, la fidélité à une conviction, les fondements du droit, etc.). Mais surtout, Antigone parle d’êtres qui sont à la limite de leur vie, qui sont à un point de non-retour et où chaque émotion est vécue avec une extrême acuité. Quand on entend le soldat raconter l’enterrement de Polynice par Antigone, on voit que la nature elle-même est affectée par les émotions quand elles sont extrêmes. Ce que nous partageons avec ces êtres, ce sont tous ces moments où l’on perçoit la lumière du soleil comme plus vive qu’elle ne l’est, où une petite contrariété devient insurmontable quand elle s’ajoute à trop de tristesse. Mais nous ne partageons pas que la douleur avec eux, nous sommes aussi proches de leurs amours : l’amour d’une sœur pour son frère, l’amour d’un homme pour une femme, cela on le comprend et on le vit partout et toujours. Antigone, à travers ces êtres qui se battent, est l’histoire d’un passage entre un monde ancien et un autre monde dont on ne sait pas s’il sera meilleur ou pire. Ce qu’on sait, par contre, c’est que le monde qui existe au début de la pièce a épuisé sa capacité de destruction à l’issue de la tragédie. Plus personne n’est là pour en porter les valeurs. C’est en cela que la portée morale de la pièce est fondamentale car, pour reprendre l’idée d’André Bonnard, le traducteur, elle est un avertissement qui nous est lancé à travers le temps : il ne dépend que de nous de perpétuer la promesse d’Antigone, la promesse de ne pas reconstruire le monde passé. Lorenzo Malaguerra ANTIGONE extraits LE SOLDAT : Tout à coup s’élève dans la plaine un ouragan furieux, qui ravage les arbres des vergers, soulève des tourbillons de poussière, obscurcit le vaste ciel. Les yeux fermés, nous laissons passer le fléau divin. Enfin le vent s’apaise, et nous voyons soudain la jeune fille debout près du mort. Elle poussait des cris aigus, comme un oiseau désolé devant sa couvée dévastée. Son désespoir, devant le corps nu de son frère, se répandait en gémissements, éclatait en imprécations terribles contre les auteurs du sacrilège. Ensuite elle va chercher de la terre à pleines mains, elle en recouvre le corps avec grand soin ; puis, versant l’eau d’un vase de bronze, trois fois elle honore le mort d’une libation selon le rite. CRÉON : Bien obéir, c’est apprendre à bien commander. Le meilleur soldat devient en plein danger le meilleur général. Il n’y a pas de plus grand fléau que l’anarchie. Elle ruine les cités, elle bouleverse les familles, elle est la déroute des armées. C’est la discipline qui sauve les peuples ; le chef est le salut des foules. Voilà pourquoi il faut se porter au secours de l’ordre établi. Et quand une femme barre la route, l’écraser. SOPHOCLE (496-406 avant J.-C.) La vie de Sophocle coïncide presque entièrement avec le Ve siècle avant J.–C., soit l'un des siècles les plus riches et les plus glorieux de l'histoire grecque. Poète tragique prolifique, il écrit plus d'une centaine de pièces, dont il ne reste que sept tragédies complètes. Cet auteur, qui s'est toujours attaché à demeurer proche de ses concitoyens, a particulièrement chanté la fragilité et la dignité de l'individu. Mais il a aussi montré les limites de la condition humaine. La force de son œuvre repose principalement sur l'hommage qu'il rend à la conscience individuelle. Ces sont les révoltés, les rebelles, les insoumis et les intraitables qu'il aime avant tout. Il donne la parole à ceux qui ne s'inclinent pas devant l'injustice et la violence.
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