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Caroline Cons, reine du théâtre chez Paul Claudel Timide à la ville, éblouissante d'audace en scène, la comédienne coiffe une aigretteà la Sarah Bernhardt et joue les divas éperdues dans «L'Echange» au Théâtre de Carouge. Un vertige à la Sarah Bernhardt. Une cruauté d'abeille-reine. Une maîtrise absolue sous l'aigrette, joie de jouer, d'être l'actrice émancipée imaginée par Paul Claudel dans L'Echange en 1893. Caroline Cons vient d'entrer en scène, dans la petite salle du Théâtre de Carouge. Elle incarne l'épouse de l'entrepreneur Thomas Pollock Nageoire et elle est happée par la jeunesse de Louis Laine, mari de la pure Marthe. Elle pique, Caroline Cons, envoûte le jeune homme, le perd – on est chez Claudel – court elle-même vers l'abîme. Et on tremble pour chacun de ces personnages, mieux, on les aime. Jouer la vilaine avec tant de lumière. Assumer l'artifice, pour mieux ouvrir la trappe en bout de course. Caroline Cons, 42 ans, réussit cela dans L'Echange rendu à sa jeunesse par Lorenzo Malaguerra. Elle est cent femmes à la fois, guêpière et crucifix. Derrière elle, des rôles de marquise, d'épouse de vaudeville. Mais aussi la Momina à fleur de larmes de Ce soir on improvise, de Pirandello monté par Claude Stratz à la Comédie en 1999. Ou encore l'actrice-fantôme d'Après la répétition d'Ingmar Bergman à Lausanne et Genève en 2001. Taille mutine, chignon souverain, Caroline Cons en impose. Et on est intimidé à quelques minutes de la rencontrer dans sa loge. Elle sera exténuée, pense-t-on, après le spectacle. Surprise, l'actrice revenue à l'ordinaire de la vie est disponible. Surprise encore, elle est plus timide que le soussigné. Comme étonnée de ce coup de projecteur sur sa carrière, elle qui a connu parfois de longues périodes sans jouer. «J'avance de sursis en sursis», dit-elle, un air du sud dans la voix. Mais Caroline Cons n'est pas du genre à entonner un lamento. Le théâtre est une promesse d'enfant tenue. A 11 ans, elle musarde dans la garrigue, du côté de Narbonne. Elle contemple la mer et s'imagine peut-être en héroïne d'un conte cruel à la Charles Perrault. A 18 ans, elle déclare à ses parents qu'elle sera comédienne. Et pour les rassurer, elle choisit Genève plutôt que Paris, cimetière de tant de rêves théâtraux. Caroline Cons se distingue vite: ses doutes virent sous les projecteurs en une maturité stupéfiante. En scène, tous les brouillons sont effacés. Et pourtant, elle a râturé en amont. L 'Echange par exemple: un supplice d'abord, avant l'ivresse. «Tout dans cette langue est difficile. J'avais le moteur à plat, je ne savais pas comment mémoriser. Puis, j'ai trouvé la solution: je me suis mise à marcher des kilomètres au bord du lac, au Jardin botanique à Genève ou à la montagne. A force de répéter ainsi le texte, je me suis même perdue dans la neige.» Dans sa loge, entre les tubes de Nivea, un bouquet de fleurs et deux bouteilles de Coca Light, Caroline Cons lève ainsi, pudique, le rideau sur ses coulisses. Elle dit les superstitions d'avant la représentation: les cents pas dans l'atelier d'à-côté, le verre de Coca, la cigarette qui exorcise la frousse. Caroline Cons, c'est donc aussi cela: des gestes sans mémoire avant de coiffer l'aigrette de Lechy Elbernon et d'ensorceler le public. C'est aussi une adolescence méridionale qui colore son timbre de voix en dehors du plateau. Ce sont encore des heures à contempler les crêtes alpines sous l'azur. Ou à chercher des échos à ses questions dans des livres savants ou spirituels. Là, elle lit L'Eternel masculin, «un traité de chevalerie à l'usage des hommes d'aujourd'hui». Caroline Cons rage peut-être de voir la gente masculine si vacillante. Elle, elle renaît à chaque spectacle, la cravache à la main parfois. La timide aime se faire extrême. Quel bonheur! Alexandre Demidoff
Paul Claudel, superbe de jeunesse Qui prétendra encore après L'Echange au Théâtre de Carouge que Paul Claudel est rasant? Au premier mot, on est saisi. Robe bleue de paysanne, la jeune et ardente Ania Temler donne le ton du drame: l'inquiétude de l'amour, avec vue sur le ciel. Elle incarne Marthe la pure, Marthe qui a épousé Louis Laine, jeune homme exilé de partout. Ce héros échappé d'un poème de Rimbaud, c'est l'intense Matteo Zimmermann. Pantalons et pull grenat, chevelure en guerre contre tout, il tombe d'une palissade, foule le sable voulu par la scénographe Gabrielle Blättler. Il a maraudé. Et déjà il se dérobe à Marthe qui le supplie: «Aime-moi.» Bientôt, le financier Thomas Pollock Nageoire (Edmond Vullioud, magnifique de puissance fêlée) et son épouse comédienne (Caroline Cons) donneront son sens au titre: Thomas veut acheter Marthe; et l'actrice vampirise Louis. Passion claudélienne. Et douleur sans nom devant l'absolu qui se refuse. Le metteur en scène Lorenzo Malaguerra réussit ce prodige: donner au lyrisme du jeune Claudel (il a 23 ans quand il écrit la pièce en 1893) sa matérialité (un air d'Amérique avec cabane de pêcheur et sable), sa vérité physique surtout. Chaque scène est un combat pour posséder l'autre. Certaines répliques tailladent les cœurs. Quand l'actrice jouée par Caroline Cons arrache à Marthe son époux, elle lui jette: «Pourquoi ne vous tuez-vous pas, si vous êtes une femme bien élevée?» Puis la «tueuse» connaîtra la folie de ceux que rien ne peut consoler, élégante soudain barbouillée comme Carabosse. Claudel prend à la gorge. Alexandre Demidoff